ESQUISSES _ au féminin pluriel

Saisir la nuit

Catherine Garneau , Christine Berger
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Chaterine Christine

Six heures du soir. Les lampadaires orange sont la seule lumière. Cumulus et cirrus se mélangent dans le ciel après une journée où le soleil et la pluie se sont alternés. Manteau de laine bleu marine ouvert sur un chandail de laine grise (la laine est sa matière préférée), mains dans les poches, paire de patins nonchalamment suspendue à l'épaule, Éléonore marche d’un pas détendu vers le vieux patinodrome, situé sur une rue peu fréquentée de Limoilou. Elle veut se dégourdir les jambes après une journée passée assise et rien de mieux pour cela que de glisser sur des lattes de bois au son de hits du passé.

Approchant de sa destination, Éléonore ralentit le rythme pour respirer encore un peu l’air d’octobre. Le joyeux bavardage des filles rassemblées devant les escaliers lui parvient progressivement et la fait sourire. Lentement, elle contourne les petits groupes de jeunes en observant chaque visage, puis ouvre d’un bras assuré la lourde porte de verre et de métal. 
 
À l'intérieur, les stroboscopes fendent l'atmosphère et la musique lui rentre aussitôt dedans tel un espresso court bien tassé ou un concentré de gingko biloba. You Came, de Kim Wilde.
 
La fébrilité intérieure d'Éléonore la ferait danser sur tous les toits, mais elle se retient pour n’attirer ni l'attention ni les regards. Éléonore ne possède pas d’attri-buts physiques spectaculaires ni une attitude conquérante. Dans un groupe, elle n’est pas le solo de guitare, elle est la basse; c’est quand elle n’est pas là qu’on 
la remarque.
 
Éléonore est sexy, mais de cette rare sexiness qui ne se pitche pas dans votre face. Les personnes qui passent une soirée complète avec elle se surprennent à repenser sans arrêt à cette femme ancrée dans le moment présent qui habite chaque centimètre carré de son corps. Assurée, mais sans intérêt pour les jeux de séduction. Ce détachement contribue à garder puissant et charmant ce discret magnétisme chez elle.
 
Éléonore noue les antiques lacets des patins blancs et rouges de sa mère, à roues alignées en duo. Elle les adore parce qu'ils montrent leur vécu. « C'est une tache de vin ou de naissance, là? », lui demande une fille à sa droite sur le banc en pointant tout un pan violacé d'un de ces rescapés du passé. C’est Nadia, une collègue au visage juvénile et aux cheveux rasés de sa boîte de traduction. « De jus de raisin, répond Éléonore. Ma mère a été serveuse à l’auto en patins quand elle était jeune. Elle a reçu une portière sur la jambe et du jus de raisin lui est tombé dessus ». Nadia esquisse un sourire charmeur : « Hum. Alors c'est une cicatrice de combat. » Éléonore songe qu'il s'agit peut-être plus d'un tatouage puis, ne pouvant plus attendre, elle se jette sur la piste en faisant un signe de la main à Nadia.
 
La DJ est particulièrement en feu et il n'y a pas trop de monde au patinodrome ce soir. Éléonore fait dix, quinze, vingt tours de piste, réchauffant peu à peu les muscles de ses cuisses. Dance the Night Away. De l'avant, de derrière, presque de côté, sur une jambe, les jambes écartées, les bras ouverts comme des ailes. Like a Prayer. Virages avec les patins qui s’entrecroisent. You’re my Heart, You’re my Soul. À l’aise avec peu de patineurs et une musique taillée pour elle, Éléonore travaille ses nouvelles figures dont la très personnelle Graminée dans la bourrasque d'octobre, très à propos. Tout à coup, une crampe vicieuse la plie en deux, en plein sur la finale de Graminée. Éléonore se remémore son souper. C’est la faute au brownie. Elle se résigne. Sa soirée au patinodrome est terminée. Mais bon, elle reviendra.
 
Sitôt qu'elle se réinstalle sur le banc, la musique stoppe et ne reprend pas. Pourtant, il reste encore une heure avant la fermeture. Une femme s'approche d'Éléonore, mais celle-ci ne la voit pas, occupée à masser son abdomen. Pourtant, sentant une présence, elle lève lentement la tête et reconnaît la Grande Manitou des sets musicaux du patinodrome, qu'elle n'a jamais aperçue que de loin. La DJ la couvre d'un regard à la fois ému et amusé, elle ne dit rien. Elle porte un t-shirt noir des Doors, des bottes Palladium, ses cheveux bouclés brillent sous l'effet des stroboscopes. Il n'y a plus, dans la salle, que le bruit des roues qui glissent, frappent et frottent sur les lattes de bois. « La musique prend tout son sens quand tu es sur la piste, ça peut paraître fou, mais on dirait que je la prépare pour toi, quand tu en sors, pendant un instant je ne sais plus pour qui je fais ça. », qu'elle déballe d'une voix timide, mais pleine de courage. Éléonore, interdite, sent les battements de son cœur s’accélérer. « J'aimerais ça t'inviter, peut-être à prendre un thé? », continue la DJ, ses mains moites comme une journée d'été. « Oui, d'accord », répond Éléonore, complètement déconnectée du malheur qui vient de lui arriver. La DJ sourit. « Ou si tu préfères, un verre, je sais que pour certains, un thé ça fait truc de vieux... » « T'inquiète, la rassure Éléonore, ça fait longtemps que j'ai passé l'âge de faire des choses qui ne me plaisent pas », affirmation la plus sexy jamais entendue entre les murs du patinodrome de Limoilou.
 
Ses grandes mains autour de son thé brulant, un chai, Éléonore dit que ça prend quand même du courage pour aborder une fille et lui dire directement ce qu’on pense. « Okay, j’dois t’avouer quelque chose, déclare la Grande Manitou. Nadia m’avait dit que tu serais là ce soir… Alors j’ai pu me préparer. » Éléonore lève les yeux : « Nadia ? » « Ouais, c’est ma coloc… » Sourires.