Dès le 26 septembre

Love is strange: la censure cinématographique aussi…

Julie Vaillancourt
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love is trance

Le réalisateur new-yorkais ouvertement gai Ira Sachs, acclamé avec son dernier film à thématique homosexuelle (Keep the lights On, 2012), nous reviens avec une variation sur le même thème, le très beau Love is Strange. Présenté au Festival du film de Sundance ainsi qu’à la 64e Berlinale, Love is Strange relate le parcours d’un couple d’homosexuels de Manhattan qui se marient après 39 ans de concubinage. Si les premières images du film nous présentent un Ben et George heureux, les scènes subséquentes nous apprennent rapidement que George, professeur de musique dans une école catholique, se voit renvoyé par la direction de l’établissement lorsqu’ils apprennent son récent mariage avec son conjoint. 

De cette décision homophobe, George est renvoyé sans salaire, alors que Ben, ancien galeriste septuagénaire, n’a fait aucune rentrée d’argent. Cette situation financière précaire force les nouveaux mariés à quitter leur appartement de New York et à se voir hébergés séparément, chez des membres de leur famille (Ben chez sa nièce) et amis (George chez un jeune couple gai). Si l’amour à distance devient difficile pour les deux amoureux, pourront-ils surmonter les fatalités de la vie?
 
Porté par des interprétations profondes et touchantes de John Lithgow (Ben) et Alfred Molina (George) et bercé au son de la musique classique, le film se présente comme une fenêtre ouverte sur l’amour que se porte un couple au fil des ans, et ce, malgré l’adversité des situations difficiles. Sans conteste, Love is Strange est une histoire moderne, où plusieurs ainés LBGT se reconnaitront, dans une Amérique moderne, où les LGBT progressent vers l’équité juridique, certes, mais qu’en est-il de l’acceptation sociale? De l’homophobie en milieu de travail? Des discours religieux? Le film pose nécessairement ces questions. 
 
Il pose aussi la question de la censure au cinéma, puisque ce film, qui ne comporte aucune scène de violence ou de nudité, mais uniquement un timide baiser entre les deux hommes, et un langage pas plus offensant que le trois-quart des films d’ados présentés en salles, fut classé R pour langage offensant. Il est donc interdit aux moins de 17 ans, sauf accompagnés d’un adulte. Sans conteste, une telle classification tue le potentiel au box-office d’un film, mais surtout empêche toute une génération de cinéphiles de voir et de comprendre les problématiques des ainés LGBT. 
 
Dans les années 30, le code Hays fut implanté aux États-Unis, censurant nombre de films américains. Beaucoup trop restrictif, et désuet, il fut remplacé dans les années 60, par le système de classification de la MPAA (Motion Picture Association of America), afin de s’adapter aux mœurs de la nouvelle génération et d’ouvrir ses mentalités sur ce que pouvait (et voulait) voir le public américain. Or, avec une décision de classifier Love is Strange avec un R (Restricted : 17 ans et moins, sauf accompagné d’un adulte), le cinéma américain semble afficher ses couleurs avec une décision qui semble hypocritement motivée par l’homophobie : un tabou certain lié à l’homosexualité chez les ainés. Gardons chastes les yeux et oreilles des moins de 17 ans, sur une relation amoureuse réaliste et delong terme entre deux hommes, et mettons ce genre d’histoire dans le même panier à censure que les meurtres, les viols et les violences décadentes présentés au cinéma.... 
 
Si «l’amour est étrange», la censure l’est davantage! Le cinéma est une fenêtre ouverte sur la société qu’elle met en scène… Ici, l’Amérique moderne ferme subtilement ses portes!
 
Love is Strange réalisé par Ira Sachs (États-Unis/France, 94 minutes, 2014). Avec John Lithgow, Alfred Molina, Marisa Tomei, Charlie Tahan, Cheyenne Jackson.