Pleinement queer

Quêtes identitaires et expressions artistiques

Julie Vaillancourt
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kimura

Aller à la rencontre de soi-même, afin de créer, est le propre de maints artistes. Si peu y parviennent, byol kimura alias mihee-nathalie lemoine, transpose par l’art son parcours identitaire fascinant. Rencontre avec une artiste queer, son art et ses identités.

 
Née. en Corée du Sud, byol kimura y vit 1 an et 9 mois, avant de partir pour la Belgique avec sa famille adoptive. Si elle grandit en Belgique et y crée plus tard la première association de Coréens adoptés (1991), elle vivra 13 ans en Corée, participera à la première Gay Pride et en 2002 à l’exposition Rainbow, avant d’immigrer à Montréal. Elle a fait sienne ces identités multiples et y conjugue l’art comme moyen d’expression, exutoire et véhicule de ses messages.
 
Sur le nom, l’âge et l’adoption
D’entrée de jeu, byol kimura alias mihee-nathalie lemoine, m’explique son parcours, afin de mieux comprendre la provenance de son nom et de ses origines, qui tissent inextricablement son parcours identitaire : «Beaucoup de gens m’appellent Kimura, mais c’est mon nom de famille. Mes amies proches m’appellent byol, qui veut dire étoile en coréen, car en Asie on met le nom de famille d’abord et le prénom après. J’ai voulu garder cela, c’est un statement.» 
 
D’ailleurs, parlant de «statement», le tatouage gravé 6261 que porte byol au poignet est son numéro d’adoption. Elle présente ce tatou dans le court-métrage Qu’est-ce que ca veut dire? question inhérente au dit tatouage, présentant ses divers questionnements identitaires. D’ailleurs, lorsqu’on demande à byol son âge, la réponse est complexe : «Réellement j’ai 46 ans, mais officiellement 49. On m’a vieillie de 3 ans au moment de l’adoption. En général, on rajeunit, mais là c’était une erreur…Lorsque j’ai retrouvé ma mère biologique, elle m’a confirmé que j’étais plus jeune». 
 
Dans le film disadoption, byol raconte sur une chanson qui a bercé de nombreuses enfances, comment son père a demandé jadis de la «désadopter» : «J’aime intégrer une référence populaire — souvent des chansons puisque c’est une base culturelle que les gens vont comprendre — et les conjuguer à mes expériences personnelles». Pour ceux qui veulent adopter, byol souligne l’importance de ne pas minimiser l’effet de l’ethnie, car les parents adoptifs, de par leur culture, n’ont pas toujours tous les outils.
 
Identité queer et transpossibilités
À la question «est-ce que tu te considères coréenne, belge ou canadienne?», byol répond par l’ensemble : «Pour moi, c’est un tout et ça fait partie de moi. C’est comme dire « est-ce que votre identité est féministe ou gaie?» Les deux! Pour moi, il n’y a pas de choix à faire, je suis fémi-niste, queer, intersexe, qui a choisi d’être une fille, car c’est plus facile biologiquement parlant…», explique celle qui aime les femmes «mais pas toutes les femmes, celles plus masculines» précise byol. Elle préfère l’appellation queer, car elle n’évoque pas l’idée de l’hétérocentrisme, «soit une lesbienne qui essaie de reproduire un schéma hétérocentré (maison, enfants, chien, etc.) Je ne me définis pas de cette façon». 
 
D’ailleurs, parlant de définition, byol continue sur l’idée des trans : «Pour moi avant, trans voulait dire transadopté, mais les transsexuels/transgenres se sont réapproprié le mot, alors que ce mot «trans», parle de transition, c’est une transpossibilité. Et il y a plein de transpossibilités… D’ailleurs, si on se réfère aux transgenres, une fois la transition terminée, il ne sont plus trans, puisque cette transition est terminée». 
 
Ainsi, en s’appropriant ses diverses identités, Byol effectue constamment des transitions vers celles-ci afin de se les réapproprier par le biais de l’art: «L’adoption (transidentité) et l’idée de vouloir s’adapter dans un nouveau corps (transgenre), mais aussi à la nouvelle culture (éducation par des personnes occidentales qui présentent une dualité visible avec notre corps d’oriental) présentent des corrélations», appuie byol.
 
Identité artistique militante
byol s’initie très tôt à la peinture, alors que sa grand-mère lui donne des pinceaux. Elle poursuivra sa passion dans une école d’art, où elle y découvre entre autres, le surréalisme et le non figuratif : «Au début, j’étais très imprégnée de l’environnement belge dans lequel j’étais, ce n’était pas du tout des trucs coréens». Bien sûr, à la base, l’art est pour byol un exutoire, une thérapie, mais «plus je me connais, plus j’essaie de faire passer un message, de développer mon style», explique celle qui avoue s’intéresser au Pop Art. D’ailleurs, 
son travail sur les nouilles coréennes implique non seulement l’idée que «l’identité d’une personne passe nécessairement par la nourriture», mais implique aussi un questionnement sur la consommation et une esthétique (soupe Campbell/Andy Warhol), propre au Pop Art. 
 
«En gros, mon travail est conceptuel», explique celle qui fut tout au long de sa carrière artistique influencée par des artistes aux origines diverses, dont Félicien Rops, Lee Ufan, Egon Schiele, Adrian Piper, Kim Ki Chang, Lee Bul, Tracey Moffatt, Sophie Calle ainsi que Nam June Paik, au niveau de la vidéo conceptuelle : «Avant, mon art était plus impulsif et maintenant, avec l’âge, c’est plus réfléchi. J’aime intégrer un mélange des 3 cultures qui sont en moi». 
 
En 1988, byol s’intéresse au médium de la vidéo avec son premier court-métrage adoption, qu’elle réalise pour un concours sur le thème d’être jeune en 1988 (au même moment que les Jeux olympiques de Séoul); elle explorera son parcours identitaire, avec une lettre ouverte à sa mère biolo-gique qu’elle ne connaissait pas. D’ailleurs, ce court-métrage sera le début du parcours audiovisuel de byol et beaucoup de ses vidéos sont conceptuelles avec l’idée du chiffre 100 (en durée, 100 secondes, mais aussi sur la blancheur, car 100 en coréen veut aussi dire blanc). Elle exprime notamment ces préoccupations identitaires dans Rire jaune, Ô Canada, ou encore Hairy (100 grammes de cheveux en 100 secondes).  
 
D’ailleurs, le dernier travail de la vidéaste fut présenté à la maison de laculture de Montréal le 15 octobre dernier et portait sur les 100 ans de sa grand-mère, filmée en 100 secondes, mais d’une durée totale de 14 minu-tes. À la fois, conceptuel, le travail de byol est militant et propose un message, d’où le fait qu’une de ses œuvres (100 photos de Coréens blancs) se retrouve au Musée de la citoyenneté à Incheon en Corée du sud. Si vous avez la chance de visionner le très beau film, Couleur de peau miel co-réalisé par Laurent Boileau et Jung Junsik, byol est dans le film puisque Jung était son collègue de classe, en Belgique. 
 
Pour en connaitre davantage sur l’artiste et visionner ses œuvres, visitez son site web : starkimproject.com ainsi que sur la page du collectif www.qouleur.ca dont elle fait partie.