ESQUISSES _ au féminin pluriel

Un cocktail dangereux

Catherine Garneau , Christine Berger
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chatherine et christine

«Ça va mal virer», songe Mathilde en fixant son propre reflet dans la fenêtre du café. Cette année, la diminution de la température et des heures de luminosité ne l'affectent pas comme d'habitude. Ça fait une semaine qu'elle surfe sur une vague de fébrilité. Depuis que Martine, la propriétaire du café, l'a invitée d'un air innocent à «visiter» l'arrière-magasin pour lui retirer de façon nettement moins candide sa chemise carreautée et lui lécher les seins, elle est carrément exaltée. C'est la première fois qu'elle se fait approcher comme ça, elle qui est en couple depuis cinq ans.

Dans l'arrière-magasin, Martine a léché les seins de Mathilde. Juste ça, et son pubis qu'elle a collé contre le sien, ça a créé le déluge dans l'entrejambe de Mathilde. En glissant sa main qui tremblait rare dans le pantalon de Martine, Mathilde a constaté une humidité similaire. Cette trépidante exploration des profondeurs a été interrom-pue par la clochette annonçant l'entrée d'un client. Martine a réagi rapidement, extirpant son regard noyé de désir de celui de Mathilde, réajustant ses vêtements, reprenant un air professionnel vaguement altéré par une chevelure ébouriffée et des joues trop teintées.
 
Mathilde, subjuguée et complètement mouillée, avait alors pensé qu'il semblait y avoir certains avantages insoupçonnés à posséder un café. 
 
La fois suivante, Martine lui avait déclaré qu'elle n'avait jamais opéré de telles manoeuvres dans l'arrière-magasin. Cette idée lui était apparue la première fois qu'elle avait aperçu Mathilde. Elle voulait goûter les seins de Mathilde, elle devait sentir son odeur. Elle était devenue obsédée par cette idée.Mathilde est amoureuse de sa blonde Sandra qui la comble sur tous les plans. Ce qui se passe dans l'arrière-magasin, c'est un jeu, du gambling, c'est enivrant, c'est pas fait pour durer. Pendant la journée, Martine lui envoie parfois des messages grivois et des mots doux. Mathilde est douée en romance, elle répond sur un registre similaire. Elle aime tout de cette situation. Cette nouvelle dose de tendresse et de caresses la met en état d'ivresse contrôlée. Elle se sent au centre de tout, ça la fait ben tripper.
 
Perdue dans son propre regard, Mathilde sursaute lorsque des lèvres se posent sur son cou. C'est Martine, évidemment. Elle lui rend son baiser. Les deux tourterelles ne voient pas Sandra qui, apparaissant soudai-nement au coin de la rue, surprend la scène hollywoodienne.
 
Le cœur désintégré, celle-ci prend une gran-de inspiration. Un courant électrique s’active dans tous ses nerfs à mesure que l’écart entre elle et les deux femmes diminue. Mathilde ne la voit pas arriver et Martine, n’étant pas au courant de son existence, ne lui prête aucune attention. «C’est quoi ce bordel?», lâche Sandra d’une voix glaciale. Mathilde sent l'univers s'effondrer sur elle.
 
Plus tard, dans la cuisine de Mathilde et Sandra, la scène est toujours digne d'un film, volet dramatique. «T’as déjà écouté Days of Thunder? Le film avec Tom Cruise en pilote de stock-car? La scène où Nicole Kidman le remet à sa place est un bijou connu de peu.» Sandra regarde par la fenêtre de la porte arrière, les bras croisés. Le corps de Mathilde est raide et fragile comme une falaise. Elle trippe moins, là. Elle n'ose pas répondre qu'elle n'a jamais entendu parler de Days of Thunder. «Après qu’il l’ait embarquée contre son gré dans une poursuite de chars en pleine ville, poursuit Sandra, elle lui lance que le contrôle qu’il prétend avoir sur son bolide, c’est une illusion. Personne ne contrôle quoi que ce soit, personne ne sait ce qui va arriver l’instant d’après. Seuls les égomaniaques immatures et narcissistes pensent qu’ils savent. Mais dès qu’ils se rendent compte qu’ils sont à la merci des événements, ils ont peur. Combien de temps tu pensais pouvoir me cacher ça ?» 
 
Mathilde, qui se sent maintenant au centre d'un nowhere, tente un timide : «Mais ça n'a rien à voir avec toi, c'est juste une aventure.» Sandra se retourne et lève les yeux au ciel. «Et la fille du café, elle est au courant de ça, de la place qu'elle occupe dans ta liste de priorités?» Mathilde hausse les épaules, semi-tétanisée. «Pense avant d'agir, crisse. On dirait que tu ne te rends pas compte que ce que tu fais a un effet sur les autres, poursuit Sandra. Tu peux pas juste les oublier quand ça te chante!» Alors, le téléphone de Mathilde vibre sur sa cuisse.
 
Sandra continue: «Tu vois, Mathilde, moi là-dedans je me demande si t’as le courage qu’il faut pour être dans une relation amoureuse où on place l’honnêteté et l’humilité au-dessus de tout.» Son regard devient flou de larmes. Elle se retourne brusquement vers la fenêtre, les épaules affaissées. Mathilde, engourdie, est en plein décalage. C'est à cause du téléphone; elle ne peut résister à l'envie d'y jeter un coup d'oeil. C'est Martine. Le message est vide. 
 
Sandra est devant elle, le corps ravagé de tristesse. Mathilde sait qu'elle a perdu le droit de lui offrir un refuge dans ses bras. Elle tente quand même un mouvement vers elle, mais même à un bras de distance, elle reçoit un choc électrique.  Il ne lui reste qu'une chose à faire. Elle ramasse quelques affaires et, honteuse, se dirige d'un pas lourd vers son commerce de livres usagés où elle envisage de dormir dans l'arrière-magasin. Triste ironie.
 
Puis, une impulsion grandit en elle, fout une raclée à son intention. Ses pas la mènent droit vers le café où elle s'arrête devant la fenêtre. Martine est là, elle embrasse un gars.  Mathilde éclate de rire. Cette situation est une catastrophe. Puis un motocycliste arrive en trombe, lance un cocktail molotov dans le café. 
 
Ça n'aurait pas pu plus mal virer.
 
Catherine Garneau 
et Christine Berger