Gala Arc-en-Ciel 2014 — Bilan

Le Grand Prix du CQ – LGBT remis à Robert Pilon

André-Constantin Passiour
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Robert Pilon
Photo prise par © Serge Blais

Le point d’orgue du Gala Arc-en-ciel, tenu le 18 octobre dernier à l’Olympia, était la remise du Grand Prix à un militant et sportif de longue date dans le milieu athlétique gai, soit l’ex-président du GRIS-Montréal, Robert Pilon. Ovationné durant un bon moment, c’est avec émotion que Robert Pilon s’est adressé aux quelques convives rassemblés ce soir-là. Pour ceux qui n’y était pas, voici l’intégral de son discours prononcé :

«Quand j’ai appris qu’on voulait me remettre le Grand prix du Conseil, j’avoue que j’étais un peu surpris. En fait, je n’étais pas certain d’avoir bien compris. Je croyais que c’était un prix qu’on remettait à quelqu’un qui venait de l’étranger, quelqu’un dont l’action était de grande envergure. J’ai donc demandé à mon chum puis à mon amie Marie Houzeau, la directrice générale du GRIS-Montréal : « Qu’est-ce que j’ai fait de si important ? »

Ils m’ont énuméré un certain nombre de choses. Ils m’ont rappelé d’autres choses que j’ai faites, mais que j’avais oubliées. Ils m’ont aussi chicané de minimiser des choses que je trouvais juste normales d’avoir faites.

Et à partir de là, je me suis demandé à moi-même pourquoi je m’étais mis à « faire ces choses-là », faire du bénévolat dans la communauté LGBT. Comment j’avais bien pu m’impliquer pendant 15 ans dans un organisme dont l’activité principale consiste essentiellement à dire à tout le monde « Je suis gai » de mille et une façons ? Comment j’avais pu faire ça avec autant de plaisir et de fierté, alors que le seul fait de me savoir homosexuel m’avait hanté, voire terrorisé durant toute mon enfance et mon adolescence ? Bref, comment quelque chose dont j’ai eu si peur avait pu devenir si beau ? C’est le fruit de cette réflexion-là que j’ai envie de partager avec vous pour accepter l’honneur que vous me faites ce soir.

J’ai fait mon coming-out en 1987, à l’âge de 19 ans, dans une famille aimante, mais également religieuse qui n’a pas trouvé ça facile, mais qui ne m’a pas rejeté non plus. Tout commence là, à mon avis. Le fameux premier coming-out et les conditions dans lesquelles il se passe. C’est sans aucun doute un des grands moments-charnières dans la vie de toutes personnes L, G, B ou T.  Je considère encore que j’ai eu deux naissances : une en septembre 1967 et une autre presque 20 ans plus tard. Et j’ai toujours pensé qu’on devrait fêter notre sortie du placard autant que notre sortie du ventre de notre mère.

Mes premiers pas dans la communauté n’ont pas commencé tout de suite cependant. Cinq années ont passé avant que je découvre le milieu sportif gai. J’avais appris probablement par le Fugues qu’une ligue de volley-ball gaie existait. J’avais envie de renouer avec ce sport que j’aimais, mais que j’avais abandonné à cause de l’homophobie qui y régnait au cégep. Mais j’avais peur aussi de ce que ça pouvait être : pourquoi des gais jouaient-ils ensemble au volley-ball ? Est-ce qu’ils se pognaient les fesses sur le terrain ? Est-ce qu’ils se passaient des choses déplacées dans les vestiaires ? Je ne connaissais personne qui pouvait me rassurer. J’y suis donc allé un peu à reculons, mais après quelques semaines de pratique, mes préjugés avaient disparu. J’avais tout simplement découvert un groupe de joueurs de volley-ball qui s’entraînaient fort, qui s’encourageaient et qui, ô miracle inattendu, mais pourtant évident, ne se traitaient jamais de fif ou de tapette quand quelqu’un jouait moins bien. C’était une révélation !

Et c’était aussi le début de l’effet « communautaire » pour moi, d’abord parce que je me suis senti accepté et parce que j’y ai fait mes premiers amis gais – dont plusieurs le sont encore aujourd’hui –, mais aussi parce qu’en tant que joueurs d’une ligue de volley-ball officiellement gaie, on affrontait régulièrement des équipes hétéros dans des tournois de la ville de Montréal. Et comme on les battait tout aussi régulièrement, on montrait à nos adversaires et au monde entier que des gais, ça peut être bon dans les sports. Ensemble, en équipe, en « communauté », on faisait quelque chose d’inattendu qu’on aurait eu bien du mal à faire individuellement : on faisait tomber des préjugés, on gagnait le respect de joueurs qui, souvent, nous méprisaient avant le début de la partie, et on changeait le monde à notre façon : une réception, une passe et une attaque à la fois, avec une bonne poignée de main à la fin du match.

Pour moi, le déclic de mon implication communautaire a eu lieu à ce moment-là : je venais de comprendre que si on se mettait tous ensemble, on pouvait changer le monde. Et le changer pour le rendre meilleur.

Parallèlement à ça, après des études en communications, j’ai officiellement commencé ma carrière dans le milieu de la télévision où mon travail consistait – et consiste encore aujourd’hui – à faire des bandes-annonces, des publicités en tous genres pour inciter les gens à regarder des émissions de télévision. C’est un métier dont j’aurais dit au début qu’il n’était d’aucune utilité pour la communauté LGBT. Je me trompais évidemment. Puisque c’est là que j’ai appris à donner le goût aux autres de connaître quelque chose de nouveau, le goût de s’ouvrir à de nouvelles réalités.

C’est donc avec ce bagage professionnel et avec ma piqûre de vouloir changer le monde que je suis tombé un jour sur le GRIS-Montréal. C’était durant la journée communautaire de DiversCité en 1999. Derrière une toute petite table en plein soleil sur la rue Ste-Catherine où il n’y avait qu’une pile de dépliants, deux bénévoles du GRIS ont répondu à mes questions : « C’est quoi le GRIS ? » « C’est un groupe dont la mission principale est de favoriser une meilleure connaissance des réalités homosexuelles et de faciliter l’intégration des gais et lesbiennes dans la société. » « Hmmm… gros programme. Et vous faites ça comment ? » « En allant répondre aux questions des jeunes dans les écoles. » « Bingo ! Je veux faire ça, moi. »

À mes débuts au GRIS, tout était à faire. C’était un petit groupe, on devait être une trentaine. Mais rapidement, j’ai eu envie de tout connaître et de tout comprendre. J’ai appris à raconter mon histoire et j’ai été fasciné de découvrir les histoires vécues par les autres. Ensemble, on a défait nos propres préjugés, y compris ceux, nombreux, qu’on avait entre gais et lesbiennes. Et on s’est mis tous ensemble à aimer tellement être au GRIS que d’autres se sont joints à nous année après année.

Je ne vous énumérerai pas tout ce qui s’est passé au GRIS depuis 15 ans ni tout ce que j’ai pu y faire moi-même. Mais ce que je peux vous dire par contre, c’est que c’est là que j’ai appris à aimer toutes les composantes de notre communauté. D’abord les lesbiennes, mais aussi les drag queens, les séropositifs, les personnes trans, les gars de cuir, les bisexuels qui sont arrivés plus tard, les homoparents et leurs enfants et plusieurs autres que j’oublie. Ils ont été pour moi les plus beaux personnages de téléroman que je pouvais espérer, mais en plus vrais, plus touchants, plus drôles aussi. Donc, petit à petit, mon objectif est devenu évident : il fallait que j’arrive à faire comme dans mon travail, c’est-à-dire, ultimement, que le monde entier ait envie de vous connaître aussi bien que j’avais eu la chance de le faire. Parce que je savais que le jour où ils vous connaîtraient, eux aussi ils vous aimeraient. Et ma plus grande fierté après 15 ans, c’est d’être obligé de constater que ça a marché. La société nous aime plus qu’avant.

Évidemment, je ne suis pas le seul responsable de cet amour nouveau de la société envers nous. Chacun d’entre nous y contribue dans nos vies de tous les jours, souvent en étant tout simplement « out » et assumé avec nos familles, nos collègues de travail, notre voisinage. Et je m’en voudrais d’oublier les gens importants de la communauté qui ont lutté pendant des années pour faire changer des lois qui ont eu un impact majeur dans la vie de chacun de nous.

Mais ce soir, c’est d’abord avec le GRIS et la gang de rêveuses et rêveurs qui en font partie que j’ai envie de célébrer l’évolution des mentalités à notre égard. Merci d’avoir été là, derrière moi et avec moi durant tout ce temps. Vous êtes la plus généreuse et la belle gang de lesbiennes, de gais et de bisexuels de la planète!

Parmi vous, il y a quelques personnes que je tiens à nommer parce qu’elles ont fait une grande différence pour moi : d’abord Patrice Blondin, un gars inspirant qui était président à mon arrivée au GRIS et l’un des deux bénévoles qui m’a donné le goût de faire partie du GRIS à la journée communautaire de 1999 ; Jean-François Hallé, celui qui était le président juste avant moi, qui m’a appris tant de choses et qui a cru assez fort en moi pour me passer le flambeau ; ensuite mon vieil ami David Platts, à qui j’ai pu, neuf ans plus tard, passé à mon tour le flambeau de la présidence (qu’il assume avec brio) et qui m’a permis de me consacrer à d’autres projets ; Réal Boucher, l’ancien directeur du GRIS devenu notre fidèle trésorier, qui m’a toujours appuyé dans tout ce que j’ai fait et qui a été en quelque sorte un deuxième père pour moi et pour tellement d’autres bénévoles du GRIS ; et finalement ma grande amie Marie Houzeau, la directrice du GRIS depuis bientôt 10 ans et surtout la femme qui a été non pas dans mon ombre, mais bien la femme à mes côtés, celle qui m’a souvent permis d’avoir l’air d’un grand visionnaire, alors qu’elle l’est autant, sinon plus que moi. Un jour, c’est elle qui devra recevoir le Grand prix du Conseil.

Je tiens aussi à remercier ma famille, qui est ici ce soir. Mes sœurs et moi, on a grandi dans une maison où, à part s’occuper de nous les enfants, nos parents avaient comme activités principales de s’impliquer dans les loisirs du quartier, à l’église, à la caisse populaire et la commission scolaire, dans des comités de parents ou de parrainage de familles cambodgiennes et vietnamiennes qui fuyaient la guerre, et surtout de faire du bénévolat pour une grande cause dont peu de gens parlent malheureusement, c’est-à-dire celle de l’épanouissement des handicapés intellectuels dont ma sœur Marie-Claude profite encore aujourd’hui. Donc vous vous doutez bien qu’avec des parents comme Lise Rodrigue et Robert Pilon – et oui, je suis junior - , donner du temps, faire sa part pour la société, c’est bien normal. Il y a donc dans le prix que je reçois ce soir une grande partie qui vous revient à vous deux.

Finalement, ceux qui me connaissent bien savent que je serais bien peu de choses sans mon tendre époux, Serge Danis. Je vous ai dit tantôt que je rêvais de changer le monde, mais mon premier rêve d’enfant, et le plus important en fait, c’était d’être en couple et amoureux comme mes parents le sont. C’est ce que je voulais vraiment, bien avant d’avoir une carrière fantastique, bien avant d’être riche ou célèbre. Ce que je voulais, c’est trouver l’amour avec un grand A. Et le reste, ça serait juste de l’extra. Hé bien cet amour-là, ce billet de loterie chanceux comme je l’appelle parfois, j’ai eu le bonheur de le rencontrer à 22 ans. Donc depuis bientôt 25 ans, j’ai de la joie et de l’amour dans ma vie chaque jour grâce à Serge Danis et sans lui, je vous le garantis, je ne serais pas ici ce soir devant vous.

Merci bien sûr à Steve Foster et au Conseil québécois LGBT pour ce grand honneur. Ça me touche énormément.

Je termine avec une grande citation comme on aime bien les utiliser au GRIS pour illustrer nos rapports annuels. Elle vient de Nelson Mandela et dit ceci : « C’est en faisant scintiller notre lumière que nous offrons aux autres la possibilité d’en faire autant. » C’est pour moi une phrase qui résume bien mon implication bénévole : j’ai trouvé une communauté lumineuse qui m’a permis de m’épanouir et de briller à mon tour. Je vous dis donc un énorme merci, ce fut un plaisir de le faire et quelque chose me dit que je vais continuer à faire partie de cette belle aventure encore longtemps.

Bonne fin de soirée à toutes et à tous!»