ESQUISSES _ au féminin pluriel

L’importance de la flasque

Catherine Garneau , Christine Berger
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Catherine et Christine

St-Denis bondée, dans la côte après Sherbrooke, un soir de décembre. Une neige mouillée rend la surface extrêmement glissante. Sophie, tous les muscles bandés, en équilibre précaire, zigzague le moins possible. Ses pneus minces tracent le chemin. Son fixie orange fluo, nerveux, répond à ses moindres coups de poignets. Arrêt au coin de René-Lévesque. Sophie prend une gorgée d’eau et observe le chantier du CHUM l’autre côté, long couloir étroit bordé de cônes oranges.

« Excuse-moi, Mont-Royal, c’est par là? » Une grande fille aux longs cheveux noirs, tout habillée de noir, s’est approchée de Sophie et attend une réponse.
 
« L’avenue du Mont-Royal? Non, c’est par là », répond Sophie, son pouce pointant derrière elle.
 
Elle ne doit vraiment rien connaître à Montréal pour ne pas savoir où est 
l'avenue Mont-Royal, pense Sophie.
 
Soudainement investie d'une mission de dépucelage urbain, elle ressent l’irrépressible envie de la retenir. «Excuse-moi, mais… t’es pas de Montréal, je me trompe?» «Non, je viens du Nicaragua», répond la brunette, avec un parfait accent québécois. Sophie voudrait répondre quelque chose d'intéressant, mais elle n'arrive qu'à écarquiller des yeux curieux. La grande brunette poursuit aussitôt: «La moitié de ma famille vit à Boucher-ville, mais c'est la première fois que je la visite en hiver, et c'est aussi la première fois que je visite Montréal! »
 
La candeur de la voix, la fraîcheur du regard; Sophie se rend compte que la jeune fille ne doit pas avoir plus de seize ans. Dix-sept ans, gros maximum.  Elle dégage un certain ma-gnétisme, ça doit être son petit côté «saveur des pays chauds.» Et ce regard un peu fauve sur les bords. La courbe des cils, le galbe des lèvres... Voyons! Sophie se donne une claque mentale et reprend ses esprits. Qu'est-ce qui lui prend, ce n'est même pas le printemps! Justement, un frisson lui traverse l'échine: la sueur qui lui coulait plus tôt entre les omoplates est devenue glacée. Brrrr. Elle doit bouger.
 
«Tu frissonnes, intervient la jeune latina. Oh, j'ai quelque chose pour te réchauffer.» Sophie fige. Que s'est-il passé entre le moment où elle checkait ce chantier et cet instant-ci? Elle est complètement dépaysée. La fille en noir extirpe de son manteau une flasque argentée. « Rhum. C'est ma famille qui le produit. L'autre moitié. » Sophie porte la flasque à sa bouche. Le liquide se répand jusqu'au bout de ses doigts, lui donnant l'impression d'être Mario Bros en plein trip d'étoile. Ou Luigi, c'est pareil. Quoi qu'il en soit, l'élixir est doré; elle sent tout son corps s'illuminer.
 
La jeune fille s'envoie une longue rasade et l'observe d'un œil amusé. «Ton rhum est tellement bon, je te propose en échange de te mener à l’avenue du Mont-Royal. Je voudrais pas que tu te perdes...», suggère Sophie d’une voix grave et moyennement subtile, résultat du vent froid et du spiritueux.
 
« Oh, change pas tes plans pour moi...», commence la belle, qui s'appelle Anabel. « Ça me ferait plaisir, je m’en allais juste à un 5 à 7 sans importance, je vais pas manquer grand-chose », lâche Sophie en soulevant son fixie d’un geste qui se veut viril, convaincant et convaincu pour quitter la rue, mais ses pieds glissent sur le bord de trottoir. Le vélo s’étale sur le côté avec fracas et Sophie sur lui. La jolie inconnue lui demande si ça va. « Oui, oui, pas de problème », répond Sophie, ignorant son tibia qui se plaint. « T’es cute », lance Anabel. Sophie esquisse un demi-sourire qui met ses pattes d'oie en émoi.
 
Elles montent Sanguinet, plus tranquille, marchant près l’une de l’autre. En passant à côté du cégep du Vieux-Montréal, Anabel dit : « Cool, les hublots. Ça donne un petit air spoutnik. T’es allée là? » En effet. Sophie lui raconte la fois (en 1994) où elle a mis le feu à la jupe d’une fille qui avait eu le malheur de critiquer son habillement, et l’autre fois (1996) où elle a posé nue pour son amante dans une salle de classe déserte. Anabel écoute, captivée. Au milieu d’une anecdote, Sophie, trop emportée, perd l’équilibre et s’affale par terre - deuxième prise - sur le trottoir mouillé. Le genou gauche accuse le coup. Prise d’un fou rire, Anabel lui tend la main pour l’aider à se relever, la prend par la taille. Cette attitude complice et chaleureuse décontenance Sophie. Est-ce qu’elle me cruise? Est-ce qu’elle est aux femmes? Anyway, elle est bien trop jeune. Mais elle est jolie et vive d’esprit...
 
Elle change de sujet. «Qu’est-ce que tu préfères, Boucherville ou le Nicaragua ?», demande la cycliste. «À ma place, qu’est-ce que tu préférerais? L’océan ou les centres d’achats? » Ce sourire enjôleur… Aw.
 
La flasque atteint son fond au coin de Mont-Royal. Mais Anabel est une fille de ressources; elle en sort une deuxième de son sac. En fait, jamais deux sans trois : elle transporte dans son sac un trio de flasques. « Pourquoi autant? » demande Sophie. « Oh tu sais, dans la famille ça nous coule dans les veines, on en boit à longueur de journée. » Mais pas Sophie qui, pour une troisième prise, s’affale sur le bitume. Cette fois, c’est le bras. Il est fracassé. Et cette histoire semble vouloir se terminer à peu près là où elle a commencé, au CHUM. Anabel compatit : «Tu sais, je n’ai jamais visité les hôpitaux de Montréal…»