Émile Gaudreault

L’entrevue Vrai ou Faux

Patrick Brunette
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Geaudrault

Je me rappelle. Émile Gaudreault, dans les années 80, c’était le beau gars du Groupe Sanguin, ce groupe humoristique qui nous a fait découvrir les Dany Turcotte, Dominique Lévesque et Marie-Lise Pilote. Maintenant âgé de 50 ans, Émile a toujours sa belle gueule… qu’on voit trop peu souvent dans les médias. Faut dire que ce créateur a décidé, il y a plusieurs années, de devenir cinéaste et de passer derrière la caméra plutôt que devant. Profitant de la sortie DVD de son tout dernier film, Le vrai du faux, j’ai rencontré celui qui cumule les succès au grand écran, le temps d’un café et de plusieurs révélations. Entrevue « vrai ou faux ».

Émile GaudreaultAttablé dans un café, rue Amherst, Émile ne cache pas sa joie de donner cette entrevue. Vrai qu’on n’a rarement entendu parler de lui dans les médias. Lorsqu’il est interviewé, c’est davantage pour parler de ses films à succès : Nuit de noces, De père en flic, Le sens de l’humour, etc. Je lui avoue que j’étais même sous l’impression qu’il ne parlait pas trop de sa « vie privée » (lire ici « tout ce qui concerne son homosexualité ») comme dans le cas de nombreuses personnalités artistiques. J’avais tout faux! En 2003, lors de la sortie de son film Mambo italiano, il s’affichait ouvertement gai dans les pages de Fugues et aussi à l’émission Sortie Gaie. J’avale une gorgée de café et je me lance à la découverte de cet homme qui me donnait des palpitations cardiaques alors qu’il me faisait rire dans le Groupe Sanguin!
 
La vraie histoire d’Émile
Vrai ou Faux? Émile est né au Sa-guenay. Faux. Quoique… La vérité, c’est qu’après la naissance de bébé Émile à Sainte-Foy, la famille Gaudreault va s’installer sur la ferme du grand-père maternel au Saguenay, et ce, pour trois ans. Ensuite, toute la famille déménage direction Alma. C’est là qu’Émile vivra son enfance et fera ses études jusqu’au cégep. 
 
Le jeune Émile est bon élève au primaire. La lecture est sa passion. «Je lisais beaucoup. C’était ma façon de m’évader.» Et déjà, l’ainé de trois enfants a une bonne idée de ce qu’il veut faire plus grand : «Je voulais devenir romancier ou réali-sateur de films! Je me rappelle, au départ, je voulais être Stephen King et après avoir vu Close Encounters of the Third Kind (Rencontre du troisième type), je voulais devenir Stephen Spielberg! ». Émile a vu juste, il est devenu cinéaste comme son idole d’enfance.
 
Adolescent, il se dit chanceux : «Dans ma famille, j’ai jamais entendu de commentaires homophobes». En replongeant dans ses souvenirs, il me parle de son attirance pour l’homme bionique autant que pour son coach de gymnastique. Mais surtout, Émile se rappelle être tombé sur un livre qui a changé le cours de sa vie : le Rapport Hite sur la sexualité masculine. «Ce bouquin trainait à la maison. Faut dire que ma mère était très féministe et plutôt avant-gardiste!»  Le Rapport Hite, c’est cette première grande étude sur la vie sexuelle des Américaines, publiée en 1976. Mais il en existait aussi une version sur la vie sexuelle des hommes dans laquelle, entre autres, des hommes gais témoignaient de leur vie sexuelle. Émile avait 16 ans. «C’était explicite mais, surtout, raconté sans aucun jugement. Ça m’a bouleversé!» 
 
Émile a fait son coming out au secondaire : vrai ou faux?  Faux. Même s’il se sait attiré vers les gars et qu’il vit même ses premières Groupe sanguinexpériences avec des jeunes de son âge, la pression est forte et à sa première année de cégep, il se trouve une amoureuse. Malgré l’amour sincère qu’il éprouve pour cette fille, Émile n’est pas heureux. «J’étudiais en lettres, à Alma. Je me souviens, le premier poème que j’ai écrit se terminait par les mots je me déteste. C’était noir comme texte. Et moi, je lisais ça naïvement devant tout le monde.» Émile prend alors la décision de quitter Alma. «J’avais peu d’amis, je me sentais seul. Fallait que je m’en aille.»
 
Le sens de l’humour
Émile s’inscrit en Art et Technologie des Médias (ATM) au cégep de Jonquière, «un programme qui rassemble des étudiants de partout à travers le Québec, des gens qui trippent sur la culture.» Il découvre le monde de la télévision et du cinéma. C’est à ce moment qu’il décide de laisser sa blonde. «Avant, je ne m’étais jamais dit : «je suis homosexuel». Mais à Jonquière, c’est devenu de plus en plus clair. À la fin de la première année de cégep, j’ai dit à ma blonde que ça ne marchait plus entre nous, incapable de lui dire pourquoi.»
 
 
 
C’est en faisant de l’impro qu’Émile rencontre les autres membres de ce qui allait devenir le Groupe Sanguin. À cette époque, Émile vit ses deux premières histoires d'amour homosexuelles. La première, avec un humoriste qu'il côtoyait. La seconde, avec un metteur en scène. Cette deuxième relation, qui dura quatre ans, sera importante dans sa vie. Elle lui fera découvrir un monde qu'il ne connaissait pas : le milieu théâtral. Il assistera à des répétitions de spectacles, aura la chance de fréquenter de nombreux acteurs, d'ouvrir ses horizons. Émile préfère ne pas lever le voile sur leur identité : «Par pudeur et par respect pour eux, je préfère ne pas nommer ces deux premiers amoureux qui sont des personnalités publiques.»
 
Cachez ce baiser
En septembre 1990, le Groupe Sanguin présente son dernier spectacle. Émile se lance alors dans l’écriture pour la télévision et conçoit des mises en scène pour des spectacles d’humour. Il commence aussi l’écriture de scénarios de films, dont Louis 19, le roi des ondes, co-écrit avec Sylvie Bouchard.
 
Jusque-là, rien de surprenant dans son cheminement. Mais lorsqu’il m’annonce qu’il a aussi été bénévole pour Gai Écoute à ce moment, je me demande s’il dit vrai ou s’il me monte un bateau! « C’est vrai! J’ai fait la formation et j’ai adoré ça. J’avais ça naturellement, cette capacité à écouter. J’ai été bénévole sur la ligne d’écoute pendant deux ans.» Il se rappelle ce qui l’a vraiment surpris : « La moitié des appels que je recevais provenait d’enfants d’immigrants qui se posaient des questions sur leur homosexualité. » C’était peu avant qu’il adapte au cinéma la pièce de théâtre de Steve Galluccio, Mambo italiano, le film le plus gai qu’il a réalisé jusqu’à présent et qui dépeignait une histoire d’amour entre deux Italo-Québécois dans le placard. Le film, sorti en 2004, comportait d’ailleurs une scène où les deux personnages principaux se donnaient un baiser. Mais au final, la scène a dû être coupée au grand désespoir d’Émile. « Le distributeur, lui-même gai, avait peur qu’on perde la moitié du public. Ce n’était pas une question de mauvaise volonté. C’était juste une autre époque. » Émile GaudreaultAvec le recul, Émile regrette toutefois ce compromis : « Je suis convaincu que le film n'aurait pas moins marché avec ce chaste baiser! » C’est tellement vrai!
 
Le grand C
Le succès a été au rendez-vous : le film Mambo italiano a été vendu dans plus de 40 pays. Par la suite, Émile cumule les triomphes au box-office avec ses comédies De père en flic et Le sens de l’humour. Si l’humour lui coule dans les veines depuis de nombreuses années, il ne cache pas son amour pour la science-fiction, le fantastique et aussi, les films d’horreur. « Pendant mon adolescence, j’ai vu tous les films d’horreur qui existaient! Et je lisais des romans de ce genre aussi. Je me rappelle ceux d’Anne Rice que j’ai découverts à ma première année de cégep. C’était tellement homoérotique. Un choc! »
 
Émile était d’ailleurs à écrire un scénario de film d’horreur lorsque qu’il a appris qu’il avait un cancer, en janvier 2012. « J’avais un ganglion enflé à l’aine. J’ai passé six semaines de tests et de scans. Le plus dur là-dedans, c’est l’attente des résultats. Je ne savais pas si le cancer s’était répandu, j'ai imaginé tous les scénarios possibles. J’ai envisagé le pire. J’ai ressenti une peur réelle de la mort.» Par chance, c’est le scénario inverse qui se produit. Le cancer est localisé à un seul endroit et ne s’avère pas être dans un stade très avancé. Émile est soulagé. Pendant près de trois mois, il reçoit des traitements de chimio. « C’est un cliché, mais c'est fou de voir comment un cancer peut remettre les choses en perspective. Tu vois tout, de façon plus claire. Tu profites plus de la vie. Mais surtout, j’ai remarqué que je suis devenu plus authentique avec moi-même et avec les autres. »
 
Attablé devant moi, dans ce café de la rue Amherst, un homme zen. Vraiment zen. L’œil brillant. Il revient d’ailleurs d’une semaine à New York, question de faire le plein de pièces de théâtres et de comédies musicales avec son amoureux, 
Eduardo, d’origine chilienne. « Un coup de foudre mutuel », me précise-t-il. L’amour est au rendez-vous dans la vie du cinéaste et les projets en chantier ne manquent pas : un projet de film qui serait tourné en France au printemps prochain et il travaille sur un scénario de comédie qui réunira ses acteurs fétiches.
 
Aussi, pendant son cancer, Émile a écrit un autre film, une comédie à saveur… de science-fiction! « Ça m’a aidé à passer à travers cette période. Mais le scénario n’est pas prêt, il manque encore quelque chose ». Vrai qu’on n’a pas fini d’entendre parler de ce cinéaste! 
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Le vrai du faux en DVD et en vidéo sur demande dès le 25 novembre