Livre : SURVIVRE ! SURVIVRE !

LES GRANDES PETITES VIES DE MICHEL TREMBLAY

Denis-Daniel Boullé
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Michel Tremblay

Trente-troisième roman de Michel Tremblay, et huitième et avant dernier tome de la Diaspora des Desrosier, Surprise ! Sur- prise ! nous plonge au cœur de l'année 1935 le temps d'une saison : l'automne. Et bien évidemment, on découvre – ou redé- couvre – le petit monde de Tremblay qu'il a su si bien dépeindre depuis... toujours, aurions-nous envie de dire.

idee cadeauLa plupart des personnages que l'on connaît déjà, Ti'lou, Édouard, Maria, Victoire, Nana et tant d'autres se retrouvent pour la plupart à la croisée des chemins, et sont tranquillement happés par des bonheurs (petits). Une accalmie entre deux tempêtes. On y découvre les premiers pas d'Édouard vers le grand rôle de sa vie, celui de la Duchesse de Langeais. On y retrouve Nana, en mère de famille qui voit son tour de taille augmenter et préfigurant le premier tome des Chroniques du Plateau Mont-Royal, La grosse femme d'à côté est enceinte, écrit en 1978. Les habitués de l'univers de Tremblay retrouveront cette galerie de personnages avec bonheur. Les autres devront reconstituer ces morceaux de vie et peut-être vouloir découvrir ce qu'ils sont devenus en reprenant tous les romans sinon par ordre chronologique d'écriture, du moins par ordre chronologique de l'histoire de cette famille.

Il y a comme toujours chez Michel Tremblay une immense tendresse – ou amour – pour ses personnages, même quand il les campe dans ce qu'ils ont de moins aimable. Comme Télesphore, devenu un soulon de tavernes maudissant la terre entière de ne pas avoir reconnu son talent de rimeur. Et bien entendu, un univers de femmes, pris entre une vie dans laquelle elles étouffent, et des rêves de grandeur, d'amour, de voyages dont elles savent qu'elles n'ont ni les ambitions, ni les moyens pour les réaliser. Sans oublier les trois sœurs tricoteuses, Rose, Mauve et Violette, et leur mère qui surgissent régulièrement dans l'esprit de Joséphat.

On se plaît à imaginer une grande fresque où tous les personnages principaux de Michel Tremblay seraient réunis. Comme la prolongation de la murale de Rafael Sottolichio représentant quelques- uns des grandes figures de l'œuvre de Tremblay, et que l'on peut admirer rue Saint-Dominique entre Mont-Royal et Villeneuve. Et de s'arrêter devant ces portraits dont on connaîtrait toute la vie, toute la petite vie.

Car c'est le talent de Michel Tremblay d'avoir pu se saisir de ces vies anodines, marquées par la pauvreté et l'âpreté du quotidien, leur misère et surtout leur grandeur, leur désespérance et leur espérance qu'elles passent par l'alcool, la lecture, les fantômes ou encore le travestissement. Le destin est plus fort qu'eux, mais ils ne se rési- gnent pas, n'abandonnent pas. Loin d'une critique sociale ou politique à la Victor Hugo, comme dans les Misérables, Michel Tremblay préfère nous les donner à vivre, et ses per- sonnages nous sont, non seulement plus proches, mais sont un miroir à mille facettes de nos propres vies. Qui n'a pas rêvé d'avoir plusieurs vies, dont certaines plus grandes que nature?

Milan Kundera disait que c'est parce qu'on ne pouvait vivre plusieurs vies qu'on choisissait de devenir écrivain. N'est- ce pas alors des vies, que Michel Tremblay n'a pas pu vivre, qui se retrouvent dans la saga des Deslauriers ? Une famille nombreuse qui fait partie de sa vie depuis qu'il a commencé à écrire. Une famille imaginée, mais au fond tout à fait réelle, à partir du moment où l'on décide d'y croire.

SURVIVRE ! SURVIVRE ! Michel Tremblay, Leméac Montréal, 2014