Ici commence la nuit d’Alain Guiraudie

Gilles, Pépé, le chef du commissariat et les autres

André Roy
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Alain Guiraudie

Alain Guiraudie est certainement l’un des meilleurs cinéastes français de l’heure, éblouissant et raffiné. Ses films sont formidables. Son univers cinématographique est peuplé de personnes simples, vivant à la campagne, dans des petits villages. L’espace qu’il leur donne forme une sorte de mythologie de la classe ouvrière, qu’il présente sous forme de contes philosophiques, où le sexuel (homo) et le politique se glissent de façon subtile. 

L’utopie traverse ses films parsemés de notations humoristiques et sociologiques. Ce sont des comédies dramatiques totalement atypiques, loin de ces comédies françaises formatées. Et on pensera à ses films, à son monde à la teneur tout autant existentielle qu’existentialiste, à ses personnages généreux et attachants qui se questionnent sans cesse sur leur vie et leurs sentiments amoureux en lisant son premier roman publié, Ici commence la nuit. Citons ici ses œuvres filmiques: Ce vieux rêve qui bouge (2001), Pas de repos pour les braves (2003), Voici venu le temps (2005), Le roi de l’évasion (2009) et son film probablement le plus connu et qui a connu beaucoup de succès, L’inconnu du lac (2013). On verra qu’il n’a pas oublié cette dernière réalisation.
 
Sous ce titre poétique, c’est plutôt un univers commun, du quotidien qui se développe, avec un ton à la fois tragique et impudique. L’histoire est racontée par Gilles Heurtebise (Heurtebise comme l’ange de Jean Cocteau) sous la forme d’une remémoration, dans une langue familière analysante. Comme on dit: il met ses tripes sur la table. L’angoisse surnage dans son flux de pensées le plus souvent tri-viales, comme le sont les situations qu’il vit. Il faut accepter de se laisser emporter par ses paroles, ses dialogues où s’intercale de l’occitan (tout se passe, comme dans ses films, dans le sud-ouest de la France), son ton cru où se mélangent sexualité porno et scatologie, son questionnement sur ce qu’il vit de manière incertaine et contradictoire.
 
Comment résumer ce roman? Disons que c’est une histoire trouble, qui se précise au fur à mesure de l’avancement narratif — car le récit tient du suspense. Au début, on en se sait trop quoi s’attendre. C’est flou. On ne sait pas s’il faut rire ou s’effarer de ce qui se raconte. Il est question d’un vol de caleçon appartenant à Pépé, un grand-père qui vit avec sa fille, Mariette, et sa petite-fille, Cindy. Gilles, encore plus paresseux que jamais (il est en vacances), en est le voleur. Que fait-il avec? Il s’y masturbe en présence de Pépé et Mariette qui somnolent. Le vol entraînera l’arrivée des gendarmes, et principalement du chef, qui le punira avec sa matraque, et encore plus, je n’en dis pas plus, c’est presque du SM, à vous de le découvrir.
 
Il fait chaud. On sent que tout va déraper. Et effectivement, ça dérape de manière totalement singulière. Il y aura une noyade dans un lac, comme dans L’homme du lac, et Gilles assistera dans la nuit au meurtre et saura qui est le meurtrier. On vous le dit? C’est le chef, qui tombera follement amoureux d’un Gilles en plein désarroi. Qui se demande s’il n’est pas plutôt amoureux de Pépé. Entretemps, il essaie de se raccrocher à des amis à qui il veut bien refaire l’amour (c’est un homosexuel pas mal obsédé par la « chose »), dont Paul, homme marié qui se suicidera. Sans parler de Cindy, quinze ans, qui ne cesse de le harceler pour faire l’amour après l’avoir sucé à mort.
 
On le constatera, ce roman est d’une absolue liberté. On pense à certains films comme Le roi de l’évasion et L’inconnu du lac dont on a l’impression de revoir des scènes comme des traînées de rêves. C’est intense dans le réalisme, fou dans le fantastique. On y fornique et on y philosophe. On peut être fainéant comme Gilles, mais de gauche type Mélenchon. Le propos est tout compte fait noir, très noir, avec une fin inattendue. C’est excitant à lire, mais il faut s’y mettre. Une fois parti, alors commence notre liberté, on ne lâche pas ce livre plein de tendresse et de folie.
 
Ici commence la nuit / Alain Guiraudie, Paris. P.O.L., 285 p