Rodrigue jean — L’amour au temps de la guerre civile

Les chemins de la révolte

Denis-Daniel Boullé
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Les chemins  de la révolte
Photo prise par © Transmar Films

Le film a déjà tourné dans quelques festivals. En février, il sortira en salle. Pour beaucoup, L’amour au temps de la guerre civile s’inscrit comme une suite logique d’Hommes à louer, le documentaire du même réalisateur Rodrigue Jean qui donnait la parole à des hommes prostitués enfermés dans la drogue. Le nouvel opus de Rodrigue Jean est une fiction à laquelle ont participé des comédiens professionnels et non professionnels à partir de récits eux bien réels. Une exposition coup de poing de ce qu’on ne veut pas voir, ni entendre, aussi forte que dans Hommes à louer, car rien n’est occulté, des scènes de baise aux injections de drogues. Le réalisateur ne veut céder à aucune tentation compassionnelle, ni porter de jugement sinon sur une société sans espoir qui génère de la marginalisation et parfois de la contestation. Et c’est bien l’absence de contexte et d’explication qui rend cette immersion sans bouée de sauvetage dans ce monde parallèle percutante. Qui nous oblige en tant que spectateur-voyeur à nous questionner. Rencontre avec un réalisateur sans concession.

Pourquoi avoir choisi le biais de fiction et non encore une fois celui du documentaire pour parler de cet univers-là ?
 Cela s’impose, entre autres, parce qu’on doit toujours rappeler le sens des mots et des choses: pour celles et ceux qui les côtoient, les personnes qui vendent du sexe sont des travailleurs et des travailleuses. Pour répondre directement à votre question, les participants au documentaire Hommes à louer ont demandé que l’on cesse de les documenter pour accéder à la fiction. Le collectif Épopée s’est constitué autour de ce travail (epopee.me). Le scénario de L’Amour au temps de la guerre civile a été écrit au cours d'ateliers d’écriture dans le cadre du projet Épopée-travailleurs du sexe. Ce projet, appuyé par RÉZO, a duré deux ans.
 
Les comédiens ont-ils accepté facilement la proposition compte tenu des défis que cela représentait?
Chacun a accepté de jouer dans ce film pour des raisons différentes. Certains n’avaient pas d’expérience et d’autres avaient des formations acquises dans des écoles de théâtre. Les défis se sont présentés au fur et à mesure, car aucun n’a pu lire le scénario avant de décider de faire partie du film. Au moment de jouer les scènes les plus difficiles, ils connaissaient déjà leur personnage. Il allait ainsi de soi qu’ils ont agi comme le dictait le moment.
 
Il se dégage du film l’impression qu’il y a un monde parallèle « près de chez nous » qu’on ne veut pas voir, ou qu’on ne voit plus, de personnes qui sont enfermées dans leur propre monde. Est-ce que vous souhaitez tisser des passerelles entre ces deux mondes? 
Oui, vous avez raison : il y a des mondes, mais il y a aussi des vies, et surtout des formes de vies. D’ailleurs, on peut dire que la guerre civile en cours se joue au niveau des formes de vies. On a voulu faire de tous et toutes  des entités séparées, des entrepreneurs de soi, mais ça résiste et ça persiste à désirer des milieux de vie. Cette guerre entre les mondes apparaît parfois au grand jour comme pendant la grève étudiante de 2012. Le printemps prochain, espérons que cette nouvelle lutte se révélera grande et forte pour combattre le pétrole, et l’austérité, ce nouvel assaut pour s'emparer de ce qui reste.
 
Le film tente à la manière d’un documentaire de nous montrer cet univers sans aucun jugement, que souhaitez-vous susciter chez le spectateur autre que la prise de conscience ?
Si j’avais souhaité une prise de conscience humaniste, le film se serait terminé comme la plupart des films, en une apothéose rédemptrice. Au cinéma, les «maudites tapettes» (comme le veut le mantra du Père dans Crazy), pour être acceptées du grand public, doivent se soumettre à un conformisme porteur d'un désespoir sans nom. Les personnages de L’Amour au temps de la guerre civile sont à leur manière des guerriers et des guerrières. Si les spectateurs pouvaient éprouver quelque chose qui n’ait pas été remâché mille fois ce serait déjà pas mal. L’art est mort depuis longtemps, vous savez...
 
L'amour au temps de la guerre civile, de Rodrigue Jean. 
Sortie en salle, le 6 février 2015

À l'affiche jusqu'au 19 février au Cinéma Excentris & Cinéma Cartier.