ESQUISSES _ au féminin pluriel

Notes de stationnement

Catherine Garneau , Christine Berger
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Christine Berger et Catherine Garneau

21h : Vanessa est à l’heure au rendez-vous. Le stationnement de l’Hippodrome de Montréal, rue Clanranald; c'est un peu soviétique comme lieu de rencontre. Positionnée entre une vieille Mazda 323 hatchback et une Honda Civic de Laval, Vanessa se sent nerveuse. Elle se rongerait un ongle mais sa mitaine est une Grande Muraille entre ses dents et ses doigts. Elle se concentre sur la musique de son iPod pour se calmer. C’est « Duel au soleil » qui joue. « Je rêve d'un duel avec toi, en haut de la falaise rebelle... » Un peu d'exotisme sur ce terrain inanimé, alors que la neige farineuse tombe lentement, tellement lentement qu'on dirait que la gravité vient d'être annulée. Le lampadaire donne à l’environnement une couleur de punch orange trop dilué dans l’eau style Fruité.

C’est sordide et louche. Coudonc, est-ce qu’Alexie planifie de me tuer? Ça serait un bon endroit pour le faire, il n’y a personne qui passe ici, se dit Vanessa en regardant la rue déserte devant elle. L’autobus qui l’a déposée tout près ne passe qu’aux demi-heures. Alexie aurait trente minutes pour m’assassiner et dissimuler mon cadavre dans cette vieille 323 épinette. À moins qu’elle m’attire derrière ces peupliers, se dit-elle en observant les arbres qui cachent une bâtisse décrisse, désaffectée, grouillante de rats, d'ordures pestilentielles et de vieilles capotes souillées. 
 
« Fuck. J’aurais pas dû regarder une saison entière d’un coup de Game of Thrones, je vois des meurtres et des complots partout. En plus, Cersei ressemble trop à ma prof de poterie qui elle ressemble à mon ex. » 
 
Soudain, d’un coin d’un bâtiment quelconque surgit une silhouette. Vanessa reconnait la démarche de panthère et le long manteau noir. Alexie tient à la main une trompette et fixe Vanessa. Deux petits éclairs bleus sous les mèches sombres. Alexie s’arrête à sa hauteur. Dans un silence de pleine lune, elle lève son instrument.
 
En douceur, les notes de  Blue in Green  remplissent l'atmosphère comme des préliminaires. C’est un air caressant et triste, plein d’empathie et d’amour. Une couverture chaude et enveloppante, presque une peau d'ours devant un feu de bois. Les yeux fermés, Alexie tangue au rythme du blues lent. Devant cette Miles Davis de stationnement, Vanessa perd conscience de son environnement immédiat, sa vue s'évanouit au profit de son ouïe qui la transporte dans un état second; elle est en transe. La mélodie cesse juste avant qu'elle ne s'envole vers un état tiers. Pendant quelques secondes, les dernières notes flottent dans l’air avec les flocons. Alexie s’approche de Vanessa et la serre dans ses bras.
 
Je suis là, lui souffle-t-elle. C'est alors que Vanessa craque en larmes. En moins de trois secondes, ses yeux deviennent des Grands Lacs, la gang au complet. Presque aussitôt, son visage se perd derrière les chutes Montmorency. C'est la première fois qu'elle libère sa peine depuis sa rupture avec Nathalie, il y a déjà un mois de ça. Elle pleure tellement que ça crée une flaque à côté du pneu arrière de la 323. Quelques flocons viennent s’y poser, tels des papillons sur des pétales. « Tu m'as tellement manqué, pourquoi t'as disparu comme ça? », parvient-elle à murmurer. 
 
Je ne suis pas disparue, je suis là, tu vois, je suis là, répète Alexie en plongeant son regard dans les lacs de Vanessa. Plein de choses naissent là, maintenant que la glace a fondu: des libellules des cygnes des flamants et surtout des petits poissons des chenaux excités comme des feux d'artifice en été. Et ce n'est que la pointe de l'iceberg, car plus loin derrière, dans le miroir de l'âme de Vanessa, Alexie voit se profiler de grands hérons et même l'horizon.
 
Soudain, un bruit de fin du monde fait trembler la terre. Les cœurs des deux femmes cognent l'un contre l'autre. Une déneigeuse monstrueuse, grosse comme un centre commercial, fait irruption dans le stationnement, toutes pelles et tous phares dehors. Elle se dirige droit vers elles! À une vitesse infernale! Tétanisées, les deux amies pensent au pire. Elles mettent quelques se-condes à sortir de leur torpeur. Alexie lâche finalement un cri: « Coooooooooooours! »  
 
Elles se mettent à courir vers le bâtiment quelconque, la machine jaune Tonka dans leur sillage. « C'est quoi ce bordeeeeeel? », hurle Vanessa. « Je sais paaaaaas, grooooouille, mon vélo est sur la clôture!!!», répond Alexie. Arrivées là, encore faut-il ouvrir le cadenas. Les mains d'Alexie shakent comme un enfant qui fait le bacon; elle en échappe ses clés. À ses côtés, Vanessa est stressée à s'en ronger les mitaines. Le tank s'approche dangereusement. Finalement, parce qu'elles ne peuvent pas mourir ici maintenant, et parce que c'est le dernier recours, Alexie sort une banane de sa poche. Elle la donne à son amie: « Tire-le, Vanessa, tire-le avec le banana-gun, vise bien et tire, on n'a plus le choix. » Aveuglée par la lumière des phares, les mitaines à moitié grugées par l'angoisse, Vanessa vise et tire. Soudainement, La déneigeuse s'arrête. Un homme en sort, s'allume une clope, fait un signe de la main, s'approche des deux filles. « C'est-tu à vous autres la Civic pis la 323? Faudrait les bouger de là, je déneige, moi ».
 
Vanessa se ronge un ongle, Alexie souffle dans sa trompette un son de négation, puis décadenasse sa bécane, d'un jaune Tonka elle aussi. Elle fait signe à Vanessa d'enfourcher le banc, met ses pieds sur les pédales et agrippe le guidon. Elles décollent enfin de ce lieu étrange, laissant derrière une mare de larmes bientôt bonne pour les glissades, deux chars et une ribambelle de notes d'amour profond. « Mets tes mains dans mes poches, Vanessa, sinon tu vas te geler les doigts. » 
 
Christine Berger et Catherine Garneau