ESQUISSES au féminin pluriel

Coulisses

Catherine Garneau , Christine Berger
Commentaires
catherine Ganeau et Christine Berger

Bibliothèque centrale de l’université, deuxième étage. Alors qu’elle est en train de feuilleter L'Angoisse du poisson rouge, Patricia sent un déversement de fluide épais dans sa culotte. Cette chaleur soudaine et intime fait naître en elle un mauvais pressentiment.

Patricia se dirige vers les toilettes, cet espace détestable et honni. C'est un endroit qu'elle fréquente le moins souvent possible. La dernière fois, c'était en 2011. À l'époque, les fettucini noyés de sauce Alfredo de la cafétéria avaient mal passé. Quelque chose de louche dans cette sauce. Trop de texture, trop de bactéries. 
 
Dans la salle de bain, rien n'a changé depuis 2011. Patricia jurerait qu'un vague relent de sauce blanche surie embaume l'atmosphè-re. Elle retient sa respiration. L’odeur fétide et vicieusement violente attaque les narines et tout le système respiratoire. Certains étudiants abusent du café, ça se sent dans leurs déjections;  cet arôme persistant de doublement brulé, ça ne ment pas. Patricia choisit la toilette du fond pour vaquer tranquillement à ses affaires sanglantes de femme.
 
Un rapide état des lieux révèle qu'il s'agit effectivement des maudites menstruations. Heureusement, Patricia avait calculé son cycle; ce matin elle a pensé à seller ses bobettes d'une serviette réutilisable qu’elle a elle-même confectionnée. Au grand dam de Patricia, cette pièce d’artisanat unique est déjà saturée de rouge Lamborghini et me-nace de déborder, prouvant qu'il existe des limites au pouvoir d'absorption de la ratine.
 
Une fille entre. Elle écoute sa musique trop fort. Les notes de « More Than a Woman » des Bee Gees s’envolent dans l’air infect et restent prises là. Patricia détache sa serviet-te en essayant de ne rien renverser sur les tuiles brunes collantes, puis essuie sa vulve ensanglantée. Des gouttes tombent dans la cuvette blanche et se répandent comme du lait dans l’eau. Ça ferait une belle photo à accrocher sur les murs d’un musée d’art contemporain. On pourrait l’intituler La Genèse et l’Apocalypse. 
 
Les notes de « You Win Again » sont réverbérées par les panneaux poisseux pleins de taches suspectes. Le papier de toilette, trop mince, déchire à rien chaque fois que Patricia le tire. En plus, il klonke-klonke: un vrai vacarme. Patricia a chaud. « Je me suis trop habillée aussi. Mais c’est presque le prin-temps; c’est toujours détraqué, le presque-printemps. »
 
Elle farfouille dans son sac pour trouver une autre serviette. C’est alors que sa voisine se manifeste. Des borborygmes d’abord, ensuite un gaz dodu évacué dans la toilette, qui agit comme caisse de résonance. Comment ose-t-elle faire ça ici? se demande Patricia. C'est immonde. La voisine émet un râle de soulagement. Une odeur de roussi se répand insidieusement dans l'espace maudit. Un ploc! se fait entendre. C'est la cerise sur le sundae. Tous les sens de Patricia sont sollicités. Je vais être malade, pense-t-elle, même si je n'ai rien mangé. Patricia n’a pas eu le temps de déjeuner parce qu’elle s’est levée trop tard parce qu’elle a étudié en malade mentale jusqu’à 4h du matin pour son examen de biologie cellulaire, qui est dans… Shit! Dans 15 minutes!
 
La porte grince, d'autres filles pénètrent dans l'espace écœurant. Elles sont peut-être trois tant le babillage est volubile et entraînant. Patricia jette un coup d'œil sous la porte de la cabine. Elle voit en effet trois paires de pieds. Talons hauts noirs, Adidas noirs, ballerines rouges. La tête entre les jambes, Patricia est alors happée de plein fouet par un nouvel univers olfactif. D’un dépotoir surchauffé par le soleil caniculaire de juillet (chaud, fumant), elle est transportée à La Baie d'Hudson pendant les heures d'ouverture (comptoir de parfums). Ces courageuses nouvelles venues sécrètent un concentré floral et elles ont décidé d’en faire profiter le monde entier. Jusque dans les toilettes de la bibliothèque centrale, c'est honorable. L'eau du robinet coule, l'une d'elles se brosse les dents pendant que les autres ralentissent le débit de leur voix. Elles doivent rafraîchir leur maquillage, pense Patricia. De son point de vue, toutefois, aucune confirmation n'est possible. Il y a trop de monde. La fan des Bee Gees semble partie pour passer l'après-midi là ; ça fait déjà quatre tounes qui passent. Même qu'elle a commencé à taper du pied. De surcroît, Patricia la soupçonne de lire le journal; elle a cru déceler un grand froissement de papier.
 
« Ouach, il y a de la morve au fond du lavabo !», scande une des filles. Patricia fige en reconnaissant soudainement la voix de son ex. « Me semblait que ça me disait de quoi, ces Adidas-là. »
 
C'est évident : Patricia ne peut plus sortir de sa cabine. Il est hors de question d’être associée à toute cette histoire de borborygmes par son ex et ses copines. La situation est alarmante, mais Patricia conserve son sang-froid grâce aux méthodes que lui a ensei-gnées Yalma, son prof de méditation.Quelques minutes plus tard, le trio quitte enfin. Émergeant de sa transe, Patricia prend en vitesse ses cliques et ses claques. Elle ouvre violemment la porte de la cabine; ouf, un peu d’air. Elle se précipite vers le lavabo avec sa serviette souillée.
 
Horreur. L’Ex. Elle n’était pas sortie. Elle voit Patricia qui, les deux mains dans ses vieux caillots de sang, n’est pas à son meilleur. Malaise. Et puis merde, on a partagé bien plus, se dit l’étudiante en bio en se lançant, l’air faussement digne, dans le nettoyage éclair de sa serviette.
 
Patricia arrive en nage dans la salle de classe. Une vague odeur de poisson propre émane de son sac. Mais c’est imperceptible; sa voisine de table mange un sandwich au thon.