Être gai et mannequin...

Pas toujours bien vu…

Samuel Larochelle
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Les clichés veulent qu’une grande quantité de professionnels de la mode (designers, maquilleurs, coiffeurs, stylistes) soient gais. L’ouverture d’esprit du milieu devrait donc aller de soi. Pourtant, le mannequin Marc Sebastian Faiella a confié au portail Yagg que son ancienne agence insistait pour qu’il taise son homosexualité et qu’il soit le plus masculin possible, en gardant son skateboard avec lui tout le temps, en ne se lavant pas les cheveux et en parlant de filles tout le temps… Deux mannequins québécois, Craig Major et Stevo Trann, offrent un son de cloche différent sur leur milieu. 

« Je n’ai jamais caché mon homosexualité aux gens de l’industrie, répond Craig Major, mannequin chez Specs. Je suis moi-même en tout temps. Si le fait d’être gai empêchait qu’un client me choisisse pour un contrat, eh bien tant pis. Je préfère travailler pour des gens ouverts d’esprit. »
 
craig« Les clients me choisissent pour qui je suis et non pour ce qu’ils veulent que je sois, affirme Stevo Trann, de Modèles LCP. Sur un plateau, on m’a souvent demandé si j’étais gai; pas parce qu’on hésitait à m’engager, mais pour apprendre à me connaître. Mon agence ne m’a jamais demandé de me cacher. »
 
Le photographe Vincent Chine croit lui aussi que l’orientation sexuelle des mannequins ne devrait pas importer. « Ça n’affecte pas la façon dont je les photographie. Les mannequins sont considérés comme des « employés » : tous sont logés à la même enseigne et traités de façon professionnelle. Durant les sessions photo, l’objectif de l’équipe est de créer les meilleures photos possible. On n’a pas le temps de se demander si untel est gai ou pas... The show must go on! Nous sommes payés pour performer. »
 
Marc Sebastian Faillea n’est pourtant pas le seul à faire état d’homophobie dans son métier. Le mannequin Johan Akan a déclaré que c’était très mal vu d’être gai et mannequin, dans une entrevue donnée au magazine Têtu en 2012. « Il vaut mieux être discret, disait-il. Des clients demandent clairement aux agences si les mannequins sont hétéros pour leur campagne. Certains pensent encore qu’être gai peut avoir un impact sur la capacité du mannequin à jouer avec une fille, par exemple. Je trouve cela pitoyable et hypocrite que le monde de la mode joue activement ce jeu-là! »
 
DNASéduire une femme
De son côté, Craig Major ne craint pas de manquer de crédibilité, quand il doit jouer la séduction avec une femme. « Je suis d’abord et avant tout un homme bien dans ma peau, photogénique et confiant. Au-delà de mon homosexualité, je possède comme quiconque masculinité et virilité. En plus, une photo est une image en deux dimensions, où il est encore plus facile de tricher ou de représenter autre chose que sa personne. »
 
Une légère inquiétude habite Stevo Trann dans ce contexte, mais pas en raison de son attirance pour les hommes. « Pour que ça fonctionne, il faut que je sois dans le bon "mood" et que le courant passe entre la fille et moi. Ce qui n’a rien à avoir avec mon orientation sexuelle. »
 
Selon Vincent Chine, il est important de rappeler que l’homme est souvent utilisé comme un objet visant à mettre en valeur la femme, dans un concept de couple. « Sans oublier que le jeu de séduction n’est pas aussi flagrant que dans les films ou les vidéos publicitaires, où l’on tourne de longues scènes d’amour au lit. En photo, on préfère miser sur le côté sexy de l’image. »
 
« Un mannequin doit pouvoir se mettre dans la peau d’un personnage et projeter l’image d’un hétérosexuel ou d’un homosexuel, sans forcément l’être, ajoute-t-il. Comme la majorité de la population mondiale est hétéro, un mannequin gai devra inévitablement jouer le rôle d’un hétéro la plupart du temps. Il n’en tient qu’au photographe de diriger le mannequin auprès de sa partenaire, pour faire que la photo soit crédible. »
 
Une histoire d’étiquettes
Le photographe précise toutefois que l’ambiguïté peut être très profita-ble. « Elle permet d’aller chercher une plus large frange de la population (gaie, bi, hétéro), en mettant un doute dans la tête de ceux qui regardent la photo. Ça peut apporter un je-ne-sais-quoi à la photo. Dans certains cas, un mannequin gai peut également être un avantage, si on joue sur l’aspect androgyne, fragile et féminin, pour toucher un public plus niché. »
 
Stevo Trann n’hésite d’ailleurs pas à poser avec des accoutrements dits « féminins ». « Je ne suis pas du genre à fonctionner avec des étiquettes. Pour moi, un chandail féminin n’existe pas. Que ce soit un crop top ou un chandail super long, je le porterai sans inconfort. Tout est dans la manière de le porter. Si tu joues la carte de la masculinité avec un crop top, la pièce de vêtement n’est plus perçue comme un top de fille. Plusieurs designers l’ont fait et je me considère comme le canevas de leur forme d’art. »
 
Plusieurs mannequins adorent se réincarner à profusion. « C’est l’une des facettes les plus divertissantes du métier : interpréter quelque chose qui se rapproche de soi ou qui est complètement à l’opposé de la personne que tu es. C’est trippant! », lance Craig Major. 
 
craigPoser pour un magazine gai ?
Malgré les commentaires négatifs que Johan Akan a reçus, il se dit fier d’avoir fait la couverture du Têtu, en compagnie de l’actrice Catherine Deneuve. 
 
« Je me souviens d’avoir lu sur un forum quelqu’un qui disait «de toute façon, elle ne risque rien avec un gai», et quelqu’un a répondu «c’est le magazine qui est gai pas le mannequin». En réalité, 99 % des mannequins qui font Têtu ne sont pas gais. Alors non, je n’ai pas peur d’apparaître dans les magazines gais, qui mettent en valeur des mecs dont la beauté parle au plus grand nombre. »
 
Le photographe Vincent Chine croit cependant qu’un mannequin débutant peut être catégorisé très vite par certaines agences ou certains clients. « Il peut se brûler dans l’industrie, s’il commence sa carrière dans les magazines gais. Surtout s’il est complètement ou partiellement dénudé.