ESQUISSES _ au féminin pluriel

Ballades

Michaëlle est amatrice de soul et de hard rock. Elle porte des Adidas noires qui couvrent la cheville. Elles ont une aile sur le côté. Ça fait très Easy Rider, avec les paysages américains et les grosses motos lowriders. D’ailleurs, aujourd’hui, en ce pétillant jour de printemps, elle va chercher Marius, son nouveau vélo lowrider, chez son ami Louis-Guillaume qui vide son appart parce qu’il part pour le Togo. Dans sa tête joue Strawberry Letter 23, un soul chaloupant qui lui donne envie de virevolter.  Elle arrive chez lui, sur l’ave-nue De Lorimier. En haut des escaliers, à travers les branches bourgeonnantes, elle aperçoit la bête argentée, rutilante. Tel un cheval Shire broutant paisiblement, Marius l'attend, immobile. Hello my love

Louis-Guillaume l’accueille avec un sandwich persil-basilic-luzerne-capucine-moutarde et une 50. En grignotant le snack fleuri et en sirotant la bière, elle prend le temps d’observer Marius. C’est un vélo rude, sans clinquant, avec un énorme cadre argenté et un banc noir en cuir avec un petit dossier pour s’accoter. Il est tellement haut qu’il faut lever la jambe par en avant et non par en arrière pour la passer par-dessus la barre. Il fait partie de la classe des hybrides patentés dans un garage. Une fois qu'on l'a dans l'entrejambe, on a l’impression de faire l’amour avec Marius, raconte Louis-Guillaume. Mais t'inquiète, c'est très intérieur comme sentiment, les passants se rendent pas compte que t'es en train de baiser devant leurs yeux.

À moins d'avoir un orgasme, suppose Michaëlle. À moins d'avoir un orgasme, confirme Louis-Guillaume.

Après avoir descendu avec beaucoup de peine l'inégalable Marius jusqu’à la rue, Michaëlle s’apprête enfin à l’enfourcher. Une Porsche rouge passe avec My World Is Empty Without You à plein volume. Les fesses et le sacrum confortablement blottis, Michaëlle donne les premiers coups de pédale. La dernière fois qu’elle est montée sur un lowrider, c’était en août 2006, le jour même où Pluton a perdu son statut de planète. Elle s'en souvient bien parce que cette journée-là, elle s'était fait rentrer dedans par un Westfalia fuchsia. Ça ne s'oublie pas.

Le feeling de tank ambulant que procure le lowrider revient vite. Il faut rouler plus doucement et s’habituer à avoir les bras tendus. Et de temps en temps donner des petits coups de guidon pour garder l’équilibre. Le frein est un petit levier en bas du guidon, pas pratique pour freiner d’urgence. Alors d’habitude on fonce dans les obstacles. Ça peut être n'importe quoi : un cône orange, un banc de neige, un bord de trottoir, une borne-fontaine, un char, une poubelle, une porte de restaurant, quelqu'un d'imposant. Un ballot de foin ou une clôture de barbelés, si on se promène en région.

Après plusieurs détours dans le Plateau et le Mile-End, où elle ne voit pas les têtes qui se tournent, trop occupée à vaquer à sa sécurité (spotter tous les Westfalia sur la route et les garder à une distance raisonnable — minimum dix mètres) dans cette circulation anarchique, elle s’engage finalement sur Côte-Ste-Catherine, où elle sue trois fois son poids en eau, puis tourne au sud sur Côte-des-Neiges, en nage comme si elle venait de traverser l'Amazonie avec un seul pied. Ça fait de la côte. Un peu plus et elle sentirait l'odeur de la mer. Marius est peut-être indestructible, mais il n’est pas fait pour zigzaguer entre les voitures et tourner autour du Mont-Royal. Soudainement, une petite Corolla couleur cerise avec des mags se met à sa hauteur et monte le volume de Here I Go Again de Whitesnake. Michaëlle est requinquée. Son cœur est celui d'une gazelle qui vient d'échapper à une armée de félidés.

Westmount. Elle passe devant l’Oratoire, puis se stationne sagement devant la Villa Ste-Marcelline, une école privée, allume une clope et attend sa blonde. Tout ce voyage, c'était pour venir la cueillir.

L’attente est de courte durée. Une professeure, superbe dans sa chemise indigo, sort du bâtiment en replaçant des papiers dans son sac-bandoulière. Michaëlle se met à chanter Any Way You Want It de Journey. Des adolescentes, intriguées par la scène, observent cette fille enthousiaste aux joues rougies et au t-shirt noir de Def Leppard. Stéphanie fige, puis lance d’un sourire amusé: Je croyais que tu n’étais pas romantique? Tu ne peux pas aimer le hard rock et ne pas être romantique, répond Michaëlle. Elle embarque son amoureuse face à elle sur le banc-banane en cuir et l’embrasse longuement. Envie d’un lift?

Stéphanie veut d'abord se dégourdir les jambes. Après une promenade dans les rues bucoliques où Michaëlle découvre que Westmount a aussi ses nids-de-poule, elles enfourchent Marius. Stéphanie s'installe au fond du banc. À deux à califourchon sur cet animal, et moi qui halète comme dans un mauvais film porno, on pourrait vraiment être arrêtées pour grossière indécence, pense Michaëlle en appuyant son bassin contre celui de sa blonde. Tu peux me tenir la taille ou te tenir au dossier, lui propose-t-elle. Mais assure-toi que tes mains restent visibles.

La descente est enivrante et Michaëlle laisse Marius prendre un peu trop de vitesse. La crainte excite Stéphanie, qui déboutonne le jean de sa blonde et glisse sa main à l'intérieur. T'inquiète, les gens regardent Marius, pas ton entrejambe, souffle-t-elle à l’oreille de Michaëlle.

Mais merde, à l'intersection, un Westfalia fuchsia. Michaëlle donne un coup de volant, trop brusque. Marius heurte le trottoir, ce qui fait voler Michaëlle, son pantalon ouvert, Stéphanie et sa main humide dans le fossé. Une vraie partie de jambes en l’air.

Les deux filles s'en sortent indemnes. Mais au centre de la chaussée, Marius est mort.

 

Christine Berger et Catherine Garneau