Lancement du livre Modèles recherchés dans le cadre des 20 ans du GRIS-Montréal

Homosexualité et bisexualité en toute simplicité

Samuel Larochelle
Commentaires
Robert Pilon

Il y a tant à dire quand on parle d’homosexualité et de bisexualité. Tellement plus que les histoires d’horreur, les souvenirs d’intimidation, les étapes d’affranchissement pénibles et les tourments intérieurs, dont il est presque toujours question dans les médias et dans la sphère publique. Il y a aussi des anecdotes pleines de légèreté, des réflexions empreintes d’émotions, des touches d’espoir et des récits débordants de simplicité, qui se retrouvent dans le livre Modèles recherchés, conçu par Robert Pilon, l’ex-président du GRIS Montréal.


Tout le monde
relaxait en prenant un café. J’ai senti Dominic devenir tout fébrile. Il a arrêté la musique et m’a annoncé que mon fils Ludwig et lui souhaitaient unir leur destinée. Ils voulaient savoir si je les appuyais
là-dedans. J’ai crié «Ouiiiiiiii! C’est quand?» J’étais
très émue.


Chantal Fontaine,
comédienne, animatrice, restauratrice

 
Pleinement investi dans le travail sur l’évolution des mentalités, il a recueilli plus de cinquante témoignages de personnalités connues et de bénévoles du GRIS, gais, bisexuels ou hétérosexuels, âgés de 20 à 75 ans, afin de parler de coming out, d’acceptation, de premières fois, du défilé de la Fierté, de mariage, du Village, de rapport à la différence, de religion et de culture, sous un œil nouveau. 
 
Son objectif ultime? Encourager monsieur et madame Tout-le-monde à discuter d’homosexualité et de bisexualité en toute liber-té. Comment? En publiant un livre qui aurait le même effet que les bénévoles du GRIS ont dans les écoles. « Avant nos visites, les professeurs font remplir aux étudiants un questionnaire sur leur aisance avec les gais dans différents contextes, relate Robert Pilon. Puis, on arrive et on en discute franchement. Les jeunes sont surpris de nous voir aborder des sujets dont personne ou presque ne leur parle, et qu’on ait l’air si bien. C’est un clash pour eux! Des fois, on m’arrête même pour me dire “t’es gai et ça ne te dérange pas?” Plus la rencontre avance, plus ils prennent cons-cience des questions qu’ils peuvent poser. Avec le livre, je veux semer quelque chose de semblable, pour que les gens soient à l’aise avec le sujet. L’idée n’est pas de le banaliser, mais de le rendre intéressant et accessible comme d’autres conversations ordinaires. »
 

La voiture de mes parents est arrivée droit devant nous. Impossible de se cacher. Je ne pouvais pas dire «C’est un nouvel ami»… On était en bobettes blanches sur le balcon!

Jean-Philippe Dion, animateur, chroniqueur,
producteur au
contenu

Succession d’histoires fascinantes
Au fil des pages, on s’émeut, on rigole, on réfléchit et on accumule les surprises. Anick St-Pierre parle de ses 10 années passées dans l’armée sans pouvoir dire qu’elle est lesbienne. Alex Perron relate sa première visite au Ballon rouge, un ancien bar gai de Québec. Geneviève Dumas évoque ses problèmes d’identification capillaire. Chantal Fontaine livre un dialogue avec son fils Ludwig sur sa sortie du placard, laissant filtrer une dose d’amour mutuel absolument palpable. Rich Ly confie qu’il manque de vocabulaire en cantonais pour dire à ses parents, deux immigrants chinois très stricts, qu’il est gai. Martin Proulx se souvient d’un kick d’ado. Philippe Schnobb partage son romantisme quotidien. 
 

Quand mon père va à la pêche avec ses amis, il est fier de leur raconter que sa fille et son ex-femme sont lesbiennes. Il est devenu pro-mariage et pro-adoption. Ses associés et ses clients viennent maintenant lui demander conseil quand ils ont des enfants homosexuels.

Geneviève Dumas,
32 ans, lesbienne

 
René Richard Cyr raconte comment il est tombé DE l’amour. Steve François dévoile les réactions extrêmes de la communauté haïtien-ne face à l’homosexualité. Manon Massé explique son cheminement face aux réactions des gens sur son apparence masculine/ féminine. Daniel Durocher avoue avoir choisi un métier pour côtoyer d’autres gais. Monique Giroux souligne que ses parents lui ont appris à répliquer. Émile Gaudreault analyse comment il a intégré dans son corps le malaise de se faire traiter de tapette. Marlyne Michel prend du recul sur la réaction de sa mère ultra religieuse, presque Born again Christian, qui a demandé à un religieux de l’exorciser. Jean-Philippe Dion se confie sur son coming out en bobettes dans le bois. Jocelyne Hétu décrit comment ses deux fils, merveilleusement ouverts, lui ont appris des leçons de vie, lorsqu’elle leur a appris qu’elle était lesbienne. 

 


Il s’est présenté: «Je suis le révérend Untel et je suis avec le pasteur Machin. On est ici pour t’exorciser. Ta mère nous dit qu’un démon ne veut pas te lâcher.» J’ai dit: «Je m’excuse, mais j’ai un 5 à 7. Il n’y a pas de démon qui va
s’exorciser ici.»

Marlyne Michel, travaille en développement des affaires et marketing

 
Des modèles en quantité
Plus de cinquante histoires qui comblent un besoin universel de l’être humain : avoir des modèles. « Selon moi, c’est une façon d’atteindre quelque chose de plus grand que soit. Quand on voit quelqu’un qui a réussi, ça nous donne le goût d’aller au bout de ce qu’on peut faire. Ça vient valider qui on est et le chemin à prendre. Dans le cas de l’homosexualité, c’est aussi de voir que ça existe, que tu n’es plus seul de ta gang. » 
 
Robert Pilon affirme avoir été surpris de constater que les intervenants de toutes les générations ont ressenti une profonde solitude à un moment ou à un autre de leur vie. « Pour les gens de mon âge ou les plus vieux, il y avait très peu de modèles, mais même les participants du livre dans la vingtaine se sont déjà sentis très seuls en raison de leur marginalité. Ça doit vouloir dire qu’on ne parle pas tant que ça d’homosexualité… »
 

La famille du frère de mon père prie pour que je ne sois plus gai. They pray the gay away. Le plus jeune fils de ma cousine est d’ailleurs un joueur de soccer exceptionnel. Encore très jeune, il est élevé pour suivre mes traces. Seulement, comme je suis gai, ils ont peur de maintenir la connexion entre lui et moi.

David Testo, 33 ans, joueur de soccer professionnel et
professeur de yoga

L’auteur est bien placé pour parler de l’influence des modèles, lui qui en était dépourvu durant son enfance et son adolescence. «J’ai fait mon coming out en 1987, à une période où le sujet n’était pas abordé. Le mot “gai” n’existait pratiquement pas. Quand j’étais plus jeune, il y avait le personnage de Christian Lalancette dans l’émission Chez Denise, qui était un modèle auquel je ne voulais pas ressembler. Il était tellement caricatural que ça pouvait facilement ressembler à de la moquerie. Pour un jeune gai dans le placard, qui ne veut pas s’accepter et qui espère que ça passe, ce personnage-là devenait un miroir qui 
disait “c’est de ça que tu vas avoir l’air”. Tu ne réalises plus que c’est de la fiction. »
 

J’ai montré le film La rumeur à mes enfants non pas parce que je soupçonnais quoi que ce soit chez ma fille Alice, mais parce que je voulais leur donner une ouverture
d’esprit. Je voulais qu’ils développent leur compassion. Qu’ils soient intelligents, sensibles, capables de défendre ces valeurs-là un jour.

Anne Dorval,
comédienne

 

S’affranchir pour les bonnes raisons
Aujourd’hui, il dit admirer la façon dont Ellen Page est sortie du placard et les motivations qui ont poussé Wentworth Miller à se révéler, en refusant la présidence d’honneur d’un festival du cinéma en Russie, pour marquer son opposition à la persécution des gais au pays de Vladimir Poutine. Toutefois, Robert Pilon a noté lors de ses entretiens que les coming outs de grandes vedettes américaines comme Ellen Degeneres et Neil Patrick Harris résonnent moins au Québec. « Il y a encore un désir que les personnalités de chez nous parlent de qui elles sont vraiment. On dit que le Québec est une terre d’ouverture, mais si tu prends le ratio de vedettes sorties du placard, on retrouve peu de personnalités connues. Certains disent que c’est rendu tellement accepté que ça n’intéresse personne, mais je ne suis pas d’accord. Il y a encore quelque chose qui fait peur à ceux qui restent dans l’ombre, avec raison ou non.» L’auteur tient aussi à promouvoir des modèles moins connus du grand public, comme Line Chamberland, professeure au département de sexologie de l’UQAM, Marie Houzeau, directrice du GRIS Montréal, Bill Ryan de l’Institut pour la santé des minorités sexuelles et Mona Greenbaum de la Coalition des familles homoparentales. « Avec leurs réflexions, ils aident le grand public, et les gais et lesbiennes eux-mêmes, à mieux se comprendre et à surpasser leurs préjugés. Ce sont des gens de terrain qui ont analysé nos comportements et que j’aimerais entendre davantage.»
 

À l’Entre-Peau, je me sentais bien. Avec des gens qui me ressemblaient, j’étais chez moi pour la première fois de ma vie. Je n’avais plus l’impression de parler
chinois. Ça a été une révélation.

Sophie Paradis,
comédienne

 
Travail de longue haleine
À partir de l’automne 2013, Robert Pilon a élaboré le concept, approché un éditeur, convaincu les personnalités de parler d’elles-mêmes ou de leurs proches, réalisé les entretiens et écrit le livre, en plus de s’assurer que les pages prennent une tangente humai-ne et colorée, avec des photos et de magnifiques illustrations. 
 
«C’est une façon d’ajouter à la diversité du propos. Une des forces du GRIS dans les rencontres en classe, c’est de mettre un visage sur l’homosexualité et la bisexualité. Je voulais que le livre contienne des photos d’adultes et d’enfants pour montrer de quoi ça a l’air un gai, une lesbienne et une personne bisexuelle, pour que les gens cessent d’associer ces concepts à une seule image.» 
 
Modèles recherchés: L’homosexualité et la bisexualité racontées autrement  de Robert Pilon, Guys Saint-Jean Éditeur, Montréal, 2015
 
GRIS-MONTRÉAL  www.gris.ca
 
C’est incroyable: j’avais les cheveux longs, je portais une jupe, c’était l’été et j’étais en camisole – et moi, j’en ai des seins! –, j’arrivais au dépanneur et on m’appelait 

«monsieur». Quand ça t’arrive tous les jours, c’est difficile... Surtout que je me définis complètement comme une femme. Je suis née femme, je vais mourir femme.

Manon Massé, femme politique et travailleuse communautaire

Là, ma mère a pété une coche: « Y a pas de Noirs qui sont gais. Les masisis, il n’y en a pas dans notre famille et il n’y en a jamais eu. Qui t’a mis ces idées-là dans la tête ? C’est clair, ce sont tes amis blancs qui t’ont influencé. On va te changer d’école. On va aller voir un prêtre s’il le faut, mais ça ne se peut pas. »

 Steve François, 29 ans, homosexuel