L’abbé Raymond Gravel, au cœur d’une biographie

Toute la vérité sur Raymond Gravel

Patrick Brunette
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Raymond Gravel

La biographie « Raymond Gravel. Entre le doute et l’espoir » raconte le parcours peu banal de l’abbé Gravel, le prêtre contestataire et ex-politicien, décédé en août dernier. L’auteur, Claude Gravel (sans lien de parenté avec Raymond) n’en est pas à son premier bouquin à saveur religieuse. Mais il a été particulièrement touché pendant la rédaction de celui-ci, ayant eu la chance de passer de nombreuses heures avec Raymond Gravel qui lui a ouvert toute grande la porte de sa vie, de son histoire.   Entretien avec le journaliste Claude Gravel, biographe officiel du prêtre rebelle. 

Qu’est-ce qui vous a incité à proposer à Raymond Gravel d’écrire sa biographie?
D'abord, je suis franc, le fait qu'il ait été célèbre. Ensuite, le côté original, pour ne pas dire délinquant, de ce prêtre qui critiquait l'Église catholique tout en se battant pour y rester. Nous ne nous connaissions pas. Le 19 mars 2013, je lui avais envoyé un courriel. Le lendemain, il avait accepté de me rencontrer. À cette époque, il ignorait qu'il était atteint d'un grave cancer, ce qu'il allait apprendre le 28 août suivant. Il a alors tenu à ce que je poursuive sa biographie. 
 
Raymond était un vrai livre ouvert dans les médias, il ne cachait rien, pas même son passé d’escorte, de prostitué. Qu’avez-vous découvert de nouveau à propos de cette période de la vie de Raymond?
Qu'il ne s'est prostitué que durant quelques mois. Et pas à 16 ans, comme il le laissait croire, mais bien à 20 ans, après son arrivée à Montréal en mars 1973. Mais ce sont surtout des drogues dont Raymond a abusé, principalement des amphétamines, et pendant 10 ans. Tout cela en étant un employé de banque qui donnait satisfaction à ses patrons, qui, bien sûr, ignoraient tout de son autre vie.
 
Raymond vous a remis le journal intime qu'il a rédigé de 17 à 38 ans. Sans entrer dans les détails, comment décririez-vous Raymond, le jeune adulte? Se questionnait-il par rapport à son orientation sexuelle différente? Quelle était la place de la religion à ce moment dans sa vie? Quelles étaient ses préoccupations?
Ce journal, très émouvant, démontre qu'il a toujours été profondément croyant. Il s'adressait souvent au Seigneur en lui demandant de l'aider. Son cheminement vers le sacerdoce ne m'a guère étonné. Être prêtre a été la grande joie de sa vie. Mais ce journal démontre aussi que Raymond a su très tôt qu'il était gai. Son grand défi a été de faire accepter par son Église qu'on pouvait être gai et un bon prêtre. Tous les témoignages que j'ai recueillis concordent : il fut un bon prêtre, toujours prêt à aider les autres.
 
Raymond gravelC’est en 1986 que Raymond a été ordonné prêtre, en pleine crise du sida. Comment Raymond a-t-il été touché par ce qu’on appelait à ce moment, le « cancer gai » ?
Les sidéens étaient alors considérés comme des pestiférés, dont on avait peur de s'approcher. Pour l'Église elle-même, ils recevaient la punition de leurs fautes. Ce n'était pas l'avis de Raymond, qui, pour calmer leurs angoisses, allait jusqu'à se coucher auprès d'eux et leur tenir la main jusqu'à la fin. Ses expériences – j'en raconte quelques-unes dans sa biographie, dont la mort de l'un de ses anciens amants  – sont bouleversantes. Raymond m'a confié que ce sont ces expériences qui l'ont amené à devenir un prêtre contestataire, ce qu'il n'était pas au début de son sacerdoce.
 
Un des chevaux de bataille de Raymond a été de prendre position pour le mariage civil entre conjoints de même sexe. Pourquoi ce sujet le touchait tant?
Certains pourraient vous répondre que c'était parce qu'il était lui-même homosexuel, mais ce serait un peu court et surtout faux. Prêtre, Raymond n'acceptait pas que son Église multiplie les condamnations et les exclusions, envers les homosexuels, envers les femmes qui avaient subi un avortement, envers les divorcés rema-riés, etc. Il répétait que le Christ n'avait exclu personne. Raymond ne concevait pas que deux personnes qui s'aiment ne puissent pas voir leur amour reconnu légalement.
 
En lisant les quelques 5000 homélies écrites par Raymond, quel  est le dénominateur commun, quel est le message que Raymond voulait livrer?
Raymond a toujours voulu livrer un message d'espérance, qui découlait de sa compréhension de l'Évangile. L'Église des dogmes et des interdits ne l'intéressait pas, voilà pourquoi il a eu tant de difficultés avec des papes conservateurs comme Jean-Paul II et Benoît XVI. Pour lui, l'Église n'existait pas pour elle-même, mais pour 
répandre le message d'espérance que Jésus Christ était venu apporter aux hommes. Il pouvait avoir ses doutes, il ne s'en cachait pas. Mais, chez lui, l'espérance revenait toujours. 
 
Qu’avez-vous découvert chezRaymond qui vous a davantage surpris?
D'abord, qu'il était beaucoup plus instruit qu'il ne le laissait voir. En plus de son baccalauréat en théologie, il avait fait deux maîtrises, dont l'une en études bibliques. Il maîtrisait l'hébreu et le grec ancien, langues originelles de la Bible. Il avait étudié en italien, à Rome. Deuxièmement, que ses églises étaient souvent remplies et que son message pastoral plaisait à des centaines de personnes, même à celles qui avaient abandonné la pratique religieuse. Troisièmement, que des centaines de personnes – beaucoup de ses paroissiens, les policiers et les pompiers dont il était l'aumônier – savaient que Raymond était gai… et qu'elles s'en fichaient ! « C'est un bon prêtre. » Cette phrase, je l'ai entendue des dizaines de fois pendant l'année où j'ai suivi Raymond dans son 
ministère.
 
En écrivant cette biographie, que voulez-vous qu’on retienne de Raymond?
Je garderai de lui le souvenir d'un homme chaleureux et charismatique, qui faisait confiance à tout le monde au risque de se faire exploiter, ce qui lui est arrivé à maintes reprises. Je voudrais qu'on retienne son message évangélique, qui est loin d'être accepté par la hiérarchie de l'Église au Québec.

Raymond Gravel. Entre le doute et l’espoir de Claude Gravel. Libre Expression. 2015.