Au-delà du cliché_Questions d’identité

L’homophobie ordinaire, c’est tellement fif!

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

Chaque fois que j’entends les mots «fif» et «tapette», mon visage se crispe. Ces qualificatifs dégradants, entendus et répétés depuis des décennies, sont un triste exemple de l’homophobie ordinaire et supposément involontaire qui sévit au Québec. Qu’attendons-nous pour les bannir?

J’en entends déjà certains affirmer qu’en considérant les batailles gagnées par la communauté LGBT et l’ouverture d’esprit d’une majorité de Québécois, je m’énerve pour rien. D’autres diront que je suis sensible à cette question sémantique uniquement parce que les mots occupent une place majeure dans ma vie. Je répondrai à tous ces gens qu’ils ont probablement oublié l’être fragilisé par les méchancetés qu’ils ont déjà été. Ou qu’ils auraient intérêt à jeter les œillères qui les empêchent de voir le mal que ces mots peuvent faire. 
 
Prenez seulement un instant pour penser à ceux qui sont aux prises avec des questionnements sur leur orientation sexuelle, qui hésitent à vivre leurs premières expériences, qui se demandent si leurs préférences sont condamnables et qui angoissent à l’idée de sortir du placard. 
 
Pouvez-vous imaginer ce qu’ils pensent de leur marginalité, lorsqu’ils entendent les gens dire «ostie que c’est fif» au sujet d’une idée méprisable; «arrête de faire ta tapette» pour désigner quelqu’un de plaignard; «c’est tellement gai» pour qualifier quelque chose d’agaçant, et le célèbre «il marche/parle/bouge/mange/ respire/chante/court/lance comme une tapette», quand ils voient quelqu’un de maniéré ou de «fémi-nin». Le ton employé et l’énergie négative qui viennent avec ces injures ne font qu’amplifier la honte de ceux qui n’assument pas leur homosexualité et retardent presque inévitablement le jour où ils s’affranchiront de leur malaise. 
 
Impropriétés discriminatoires
La langue française déborde d’adjectifs pour qualifier tout ce qui est jugé faible, mou, laid, gossant, dégueulasse et que sais-je encore. Pourquoi ne pas les utiliser? Parce que le fait de bien s’exprimer est encore associé dans la tête de plusieurs à de la vantardise, aux «maudits» Français colonisateurs ou aux bolles de l’école primaire/secondaire qui vous mettaient au visage vos difficultés en français, sans même le vouloir? Vous ne croyez pas qu’il est temps de passer à autre chose et de voir le bon usage des mots comme un signe de fierté, de votre culture et de vous-mêmes?
 
Si vous croyez que le combo fif/tapette/gai est sans réelle portée, réfléchissez un instant à toutes les paroles blessantes vous ont été adressées au cours de votre vie et osez me dire qu’elles n’ont laissé aucune trace à long terme. Les blessures infligées par les injures homophobes sont tout aussi douloureuses. 
 
Bien entendu, quelques-uns prétexteront que leurs paroles sont dites sans méchanceté, qu’ils ont plusieurs amis gais et qu’ils n’ont jamais eu le moindre problème avec l’homosexualité. Mais comment peuvent-ils porter leur ouverture d’esprit comme un drapeau, s’ils sont incapables de prendre conscience du poids historique de leurs expressions dégradantes? Ne réalisent-ils pas que leur vocabulaire est teinté de rejet, de mépris et de méchanceté, alors qu’il existe des dizaines d’alternatives pour exprimer leurs pensées, sans rien perdre de leur caractère percutant et coloré? Vont-ils passer leur vie à se déresponsabiliser, plutôt que de fournir de maigres efforts pour changer leurs habitudes langagières?
 
C’est ok, si on est gai?
Désolé de vous décevoir, mais les homosexuels ne sont pas mieux placés pour utiliser ce vocabulaire. Jamais je n’admettrai l’idée voulant qu’ils s’approprient ces qualificatifs de bas étage, comme les gens de couleur se réservent le droit d’employer les termes «nègre/négro/nigger», parce qu’il s’agit d’une forme d’empowerment, un processus par lequel ils se renforcissent et s’autodéterminent. 
 
Dans un monde où la considération des autres prend le dessus sur de vieilles habitudes abjectes, tous les mots désignant des gens regroupés par leur race, leur religion, leur sexe ou leur orientation sexuelle, qui ont une portée historique négative, ne devraient plus jamais être entendus. Les Noirs ne se qualifieraient pas de nègres. Personne ne traiterait les autochtones de «kawish», les Asiatiques de «jaunes», les Arabes de «terroristes» ou les Juifs de «boudins». Et aucun homosexuel ne parlerait de lui-même ou des autres gais en utilisant les mots fif et tapette. 
 
Continuer à faire d’une insulte une habitude, en se justifiant par le contexte bon enfant de son utilisation, c’est intérioriser l’homophobie, dénigrer une orientation sexuelle au quotidien, manquer de respect à soi et aux autres, et perdre un peu de son humanité.