Au féminin pluriel

Chaleur fauve

Midi. Le soleil plombe sur la terre comme un vautour guettant sa proie. D’un moment à l’autre, je pourrais m’évaporer, me distiller, me consumer. Il ne resterait ici que mes shorts, ma camisole, mon soutien-gorge. Aucune âme qui vive à l’horizon depuis au moins une heure et demie. Mes cuisses collent au banc de la table à pique-nique. Je n’ose plus me lever de peur de laisser des tranches de moi.

Tiens, du mouvement au loin. Deux filles pénètrent dans le parc d’un pas guilleret. En fait, l’une gambade carrément. C’est peut-être un mirage. Elles semblent imperméables à la moiteur de l’air. Des gouttelet-tes de transpiration coulent dans mes yeux, brûlent ma cornée. Je cligne des yeux. Les filles se rapprochent et prennent forme, j’entends leurs voix. L’une a un Frisbee indigo à la main, les cheveux noir panthère et un foulard d’été tigré. L’autre, la démarche très féline et des cheveux blonds. On dirait un lynx avec tout un coup de soleil sur le nez. Elles rigolent, et si je ne m’abuse, elles chantent La Bamba. En canon.
 
Les voilà qui partent à courir! Je suis renversée par leur énergie. Ce sont peut-être des femmes du désert.  Elles s’arrêtent net devant la fontaine d’eau. Lynx tente de se désaltérer, mais en vain; Panthère la bouscule d’un coup de hanche, la faisant voler dans le gazon, qui lui verdit le genou,  et s’hydrate à sa place. Lynx se remet sur pied avec une lenteur inquiétante et dévastatrice, même à distance. Son regard tombe sur moi, et soudainement, mon coeur se débat à en sortir de mon corps, comme si je venais de surprendre mes parents en pleins ébats dans ma chambre. Je ne devrais pas être là, je me sens vulnérable, et pourtant je ne peux pas bouger. Je suis une statue de chocolat qui fond sur le banc. 
 
Une seconde d’éternité. Enfin, Lynx cesse de m’avoir dans sa mire. Elle fonce tête baissée sur Panthère. Cette dernière encaisse l’attaque et les voilà embarquées dans une danse endiablée style capoeira fait maison. Chacune essaie de mettre l’autre à terre. Pendant un moment, elles s’agrippent l’une à l’autre et tournoient. Une danse slave? Panthère essaie à plusieurs reprises de soulever le t-shirt de son amie. C’est peut-être un rituel.
 
Lynx se jette sur la cuisse musclée de Panthère, l’enserre et cale son épaule dans son entrejambe. Ma bouche commence à devenir humide; je me surprends à vouloir me métamorphoser en cette épaule. Elle essaie de soulever Panthère, mais n’y arrive pas. Si j’étais cette épaule, j’userais de davantage de douceur. De langueur. Panthère glousse, réussit à se dégager, saisit Lynx par les bras et  l’envoie atterrir dans l’herbe chaude et mouillée. Quelle force. Lynx a même perdu une chaussure dans sa chute.
 
Complètement en contrôle, Panthère marche vers sa rivale d’une démarche assurée, roulant des épaules et des hanches, lui saisit les jambes et la traine par terre. Le corps de Lynx se tortille, se couvre d’herbe. Son t-shirt  remonte jusqu’à ses seins, libres et rebelles sous le tissu, révélant au ciel une peau qui appelle mes mains. Qui supplie mes lèvres. Qui désire ma langue. Qui me met en transe. Mes mains agrippent mes cuisses.
 
Les deux femmes rient, Lynx émet des sons de protestation. Je suis confuse. J’ai peut-être une insolation. Je suis subjuguée. Le temps s’est arrêté. Plus rien n’existe que cet espace, cette vie, cette énergie, cet échange entre ces corps.
 
Soudainement, Panthère lâche sa captive, s’approche d’elle, enlève délicatement les brins d’herbe des cheveux de Lynx et écarte les mèches collées sur son visage. À la vue de ce geste tendre, une bouffée d’envie gonfle ma poitrine. Bizarrement, c’est davantage ce geste que la vue des seins nus qui me donne l’impression d’être voyeuse.Une musique distordue se fait entendre. Je reconnais D’amour ou d’amitié de Céline Dion. Un sexagénaire sur une bécane grinçante équipée d’une radio traverse diagonalement le parc.
 
Lynx profite de cette distraction pour reprendre le contrôle. Avec pugnacité, elle enclave les jambes de Panthère comme dans une prise de football. Panthère tombe à la renverse en émettant un cri de surprise. L’autre rampe sur elle et atteint son ventre : c’est la position de croix, ventre contre ventre. Panthère est hébétée. Lynx s’installe à califourchon sur elle et lui immobilise les coudes avec ses genoux. Un spasme de désir me traverse le corps. Je n’ai jamais vécu ça de ma vie et toute ma vie j’ai attendu ça.
 
Totalement dominée, Panthère agite frénétiquement le bassin pour se libérer. Je gémis intérieurement. Allez, dis-le que tu es vaincue, fanfaronne Lynx. Sa voix est rauque, sensuelle. Convaincue de sa victoire, elle lève les bras dans les airs et salue un public invisible. Mais d’un ultime coup de bassin,  Panthère fait  basculer Lynx et avec ses bras puissants lui plaque les épaules. Lynx s’affale spectaculairement sur le sol, les bras et les jambes écartés, comme une étoile de mer. Maintenue au sol par Panthère, elle est prise au piège. Cette fois, ça y est, elle va l’embrasser, je peux pas croire! Je suis à deux doigts de me fermer les yeux pour l’imaginer moi-même.
 
« Go for it! » Oh fuck, c’est moi qui a crié ça? Je suis debout, décollée de la table avec laquelle j’avais fusionnée. Je relève la tête. Les deux filles n’ont pas changé de position, mais évidemment c’est moi qu’elles regardent. Il ne reste qu’une seule chose à faire. La radio-vélo joue maintenant Ce soir l’amour est dans tes yeux. Je marche vers elles avec l’impression de peser dix tonnes. Arrivée à leur hauteur, je réussis à articuler J’ai une machine à crème glacée chez moi; une molle à la mangue, ça vous intéresse?