Être

L'insatiable vulnérabilité d'André Sauvé

Patrick Brunette
Commentaires
André Sauvé
Photo prise par © CÉSAR OCHOA

Sa vie est parsemée de ce qu’il qualifie lui-même « d’erreurs de parcours ».  Rendons hommage à ces virages inattendus, à ces hasards de la vie qui nous auront permis de voir émerger un humoriste à l’humour déjanté et survolté, mais aussi un homme sensible, sensé et pour qui la vulnérabilité est le moteur qui le propulse vers l’avant. Voici le parcours non linéaire d’André Sauvé.

Il arrive avec quelques minutes de retard à notre rendez-vous. Après avoir stationné sa voiture, il m’avoue s’être dirigé dans la direction opposée du café où je l’attendais. André semble préoccupé. La conversation s’amorce vraiment quand je lui demande s’il est nerveux. «Oui, je l’étais.» Je le relance : «Tu ne l’es plus?». «Ça diminue!», poursuit-il, du tac au tac. Les prochaines 90 minutes ont été magi-ques. J’ai découvert un homme à mille lieues du personnage névrotique qu’il joue sur scène ou à la télé (3600 secondes d’extase, etc.).Son inquiétude vient en partie du fait qu’il n’est pas habitué, en entrevue, d’aborder le sujet de son homosexualité. Il l’a fait pour la toute première fois en février 2014, à l’émission Accès Illimité (TVA).
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C’est quelque chose que je ne cachais pas. Mais en entrevue, on ne m’en parlait jamais. On me partait sur la vie, sur le weird! Je ne le cachais pas mais je ne voulais pas non plus faire un événement de mon coming out public, parce que c’en n’est pas un.
 

André Sauvé

Pourquoi en avoir parlé à la télé?
 
Je sentais que dans le cadre de cette émission, ça s’y prêtait. Tu annonces pas que t’es gai dans une entrevue sur les ondes de CHOM à l’émission du retour à la maison. À l’émission Accès Illimité, Jean-Philippe Dion me suivait dans mon intimité. On était à Paris. Et j’ai décidé d’en parler alors qu’on était dans une église. Je trouvais ça le fun.
 
Tu es croyant?
 
Non. Je ne mets pas mon dévolu entre les mains de quelqu’un qui me gère, mais en moi-même. Je pratique la méditation. J’aime beaucoup la philosophie bouddhiste et je la distingue de la religion parce que c’est pragmatique et, même si ça a été inventé il y a 3000 ans, c’est moderne, actuel. J’aime quand même ces lieux que sont les églises… jusqu’à temps qu’un prêtre parle! (rires)
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Au café, la serveuse dépose sur la table nos jus de fruits frais verts. La discussion se poursuit et on plonge dans son passé. André est né à Lachine, en 1965:  « Je vais avoir 50 ans en décembre prochain et pour le première fois de ma vie, je vais réunir tout le monde que je connais et qui ne se connaissent pas nécessairement entre eux». Dernier de cinq enfants, il dit avoir eu une enfance très heureuse : «C’est la seule place où je retournerais en arrière! » Son père, dessinateur industriel, et sa mère, femme au foyer, partageaient un quadruplex avec ses tantes, oncles, cousins et cousines. « On avait deux ligues de hockey juste à nous autres! »
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Pour moi, c’était l’époque de la fantasmagorie de l’imaginaire. Si je recule dans le temps, je ne connaissais pas les mots, mais ce qui m’allumait, c’était la création. Je savais même pas que ça s’appelait de même. Je ne jouais pas avec des choses. J’avais un ami et on vivait dans un monde imaginaire. Nos maisons, c’étaient des châteaux. Nos jeux duraient trois jours de temps. J’avais ça en moi depuis toujours, mais je savais pas que je pouvais faire de quoi avec ça dans ma vie. C’est venu vraiment plus tard que je réalise que ça puisse être un métier. 
 
André SauvéEst-ce que ces doux moments se sont prolongés à l’adolescence, avec le passage à l’école secondaire?
 
Oh non! Y’a eu une coupure carrée entre le primaire et le secondaire que j’ai détesté. Je ne me suis pas retrouvé là-dedans. J’ai pas compris ce passage-là. En un été, on est passé de « on joue » à « on cruise »! Y’avait les petites danses qui commençaient. Je ne comprenais pas ce switch-là. Je me suis beaucoup refermé sur moi-même. J’étais le clown triste : je faisais rire beaucoup les autres mais je ne nourrissais pas d’amitiés. J’étais assez solitaire.
 
Il y a un lien avec la découverte de ton homosexualité ?
 
Peut-être que l’homosexualité y était pour quelque chose. Je me suis toujours demandé si je n’avais pas été gai, est-ce que ça aurait été différent? Mais je dois dire qu’à ce moment, la notion d’homosexua-lité pour moi, c’était flou. C’est seulement vers 19-20 ans que j’ai su que j’étais gai. 
 
Comment as-tu survécu à tes années au secondaire?
 
Les samedi soirs, j’allais à la bibliothèque municipale, à Lachine. Mais comme j’avais aucune direction, ni personne pour m’orienter dans mes lectures, eh bien je lisais plein de livres poches pour tomber sur UN bon. À un moment donné, tu lis L’hiver de force de Réjean Ducharme. Wow! Kessé ça! Après t’en lis 20 autres qui sont poches pour tomber sur du Gabrielle Roy, du Boris Vian. Je découvrais des univers comme ça, à tâtons. Mais le plus dur, c’est qu’après avoir lu du Boris Vian la fin de semaine, tu reviens à l’école le lundi matin… dans ton cours de réfrigération avec une torche à souder à la main (soupir de découragement).
 
J’ai lu que tu écoutais aussi de la musique classique à cette époque.
 
Oui, j’écoutais de grandes musiques dans la cave, chez moi. Je connaissais Les Planètes de Holst. D’ailleurs, l’intro de mon spectacle Être, c’est justement l’intro de cette musique. Aussi, mon idole à 15 ans, c’était Diane Dufresne. J’allais voir ses shows au forum. Ça me bouleversait. Elle a été mon premier coup de foudre! Après, j’ai découvert les Jacques Brel et bien d’autres. Des écorchés de la vie qui ont vécu avec leurs écorchures. Ils ont été des sources 
d’inspiration pour moi.
 
André SauvéEn quoi es-tu allé étudier au cégep ensuite?
 
Je me suis inscrit en… sciences pures! J’étais loin de mon target! (rires). En fait, je voulais être médecin et partir missionnaire en Afrique. Quand j’ai vu le contenu du cours de chimie, je me suis dit : « Ouf! C’est loin l’Afrique! » Après une session, j’ai abandonné le programme et je suis parti en Europe.
 
Sac à dos et auberges de jeunesse?
 
Oui. Sur le pouce, j’étais comme une feuille au vent. Je pensais voyager deux ou trois mois, je suis revenu un an plus tard. Je me suis rendu jusqu’en Égypte et en Israël.
 
De beaux souvenirs?
 
Après coup, ces expériences semblent toujours plus belles qu’elles l’ont été en réalité. J’étais sauvage, j’avais du mal à parler aux autres. J’avais de la misère à me faire des contacts. J’étais comme un égaré… égaré.
 
Avais-tu l’impression de partir ailleurs pour te retrouver?
 
Je me cherchais beaucoup… et je me suis très peu trouvé d’ailleurs. À mon retour au Québec, j’ai vécu une grande déprime. Je suis resté ici trois mois et je suis reparti vers l’Ouest canadien pour sept mois. J’aimerais dire que ce sont des expériences qui m’ont transformé, dire que je me suis trouvé, comparer mon voyage au film L’auberge espagnole, mais c’était pas ça. J’étais pas bien avec moi. Ça a été pour moi une période très sombre. Même que je ne voyais pas d’issue. Sans passer à l’acte, j’avais des idées suicidaires. Ça faisait deux ans que je voyageais à traîner mon sac, deux ans à me chercher sans me trouver. Ma vie, c’était à l’image d’un grand tableau noir avec, en son centre, un tout petit point de lumière gros comme une aiguille et je me suis dit pour lui, je vais rester. Tout d’un coup que de l’autre bord y’aurait plein de lumière que je ne vois pas aujourd’hui.
 

André Sauvé

Et si André Sauvé d’aujourd’hui avait à parler au André Sauvé de cette époque?
 
(Silence) Mon dieu, ça s’émeut. (Silence.) Ça s’émeut beaucoup. Je pense que j’y dirais rien, je le prendrais dans mes bras. (Silence.)
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Dans le café, le temps s’est arrêté. Quelques minutes plus tard, nous sommes ailleurs, dans cette première erreur de parcours qui changera la vie d’André.
 
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À mon retour au Québec, j’ai fait plein de jobines. Un jour, une amie m’invite à aller à son dernier cours de danse. Je m’attendais à voir un spectacle, mais non, c’était un cours où on devait participer en dansant. J’étais en jeans… ça commençait mal! Après trois heures de cour, je me suis dit : « Wow! » et j’ai demandé à m’inscrire à la prochaine session. Je découvrais que je pouvais m’exprimer avec ce corps dont je voulais me débarrasser, ce corps que je trouvais pas bon, pas beau. C’était la première fois que je découvrais qu’on pouvait s’exprimer avec son corps. Ça a été une révélation!
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À la mi-vingtaine, la vie d’André prend un tout autre sens. La danse le transforme. Il étudie la danse classique de l’Inde, le Bharata Natyam, avant de l’enseigner pendant près de dix ans. Il s’initie aussi à l’art du mime avec la troupe Omnibus et le théâtre du mouvement de Paris. Il passe ensuite au jeu.
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Et comment es-tu devenu humoriste?
 
Une autre erreur de parcours. C’était en 2004, je m’étais inscrit à un concours à Dégelis, au Témiscouata. C’était la première fois que je faisais un numéro d’humour. Dans la salle, y’avait Yvon Deschamps et Judi Richards qui m’ont vu et qui ont appelé leur ami et agent, Pierre Rivard. Un an plus tard, je faisais un numéro dans un gala Juste pour Rire. À partir de là, tout est allé très vite. Mais je savais une chose : que j’empruntais le bon chemin!
 
Tu as souvent parlé des thérapies que tu as suivies. Est-ce que faire de la scène est pour toi quelque chose de thérapeutique?
 
Oui, beaucoup! J’avais une peur atroce de la scène. Je remercie Pierre Bernard, mon metteur en scène, de m’avoir poussé sur la scène. J’ai jamais donné du pouvoir à cette peur-là et j’ai jamais essayé de m’en couper. Je suis toujours monté sur les planches avec cette vulnérabilité et elle est devenue une force. Le meilleur moyen d’exorciser une peur, c’est de la nommer. Ce dont je voulais me départir, jeter aux vidanges, est devenu ma voie de salut. Là où ça tremble, là où on a peur : y’a une force là-dedans. Si on accueille ça, y’a quelque chose de tellement grand!
 
 
André SauvéLes humoristes hétéros parlent abondamment de leurs blondes dans leurs numéros. Est-ce que tu abordes ce sujet sur scène?
J’ai jamais abordé mes relations amoureuses sur scène. Honnêtement, je ne pense pas m’être autocensuré là-dessus dans mes deux one man shows. Peut-être que j’en parlerai dans mon prochain spectacle, pas tant dans l’angle de l’homosexualité que dans une optique de relations de couple.
 
Es-tu déjà à écrire un nouveau spectacle?
 
Non, pas encore. La tournée de mon spectacle Être se termine en janvier 2016. Après plus de 300 représentations en trois ans, je sais que je ne veux pas monter un autre spectacle comme les deux premiers. Je veux faire quelque chose de différent, aller plus loin dans le dénuement. Peut-être que le personnage ne sera même pas là. Je veux être encore plus tout nu, à parler des choses comme on en parle maintenant. Aller plus loin dans la vulnérabilité. Bref, je n’ai pas encore défini ce que ce sera sinon que ce ne sera ni une conférence, ni du théâtre, ni un show d’humour dans la forme classique.
 
André SauvéEn attendant, tu seras un des animateurs invités du festival Juste pour Rire cette année. Tu as hérité de l’animation du gala dont le thème sera… la gourmandise! Pourquoi?
 
Je sais, ça fait plutôt anti-casting que de me donner ça comme thème de gala! Aussitôt qu’on m’a proposé ça, je suis allé voir la définition au dictionnaire. La gourmandise, c’est vouloir plus que ce qui est nécessaire. Et je me suis demandé : quelle est cette partie de nous qui en veut toujours plus quand on en a assez. Dans mon numéro d’ouverture, je vais raconter qu’on porte en nous un puits sans fond, Si on lance un caillou dans ce puits, ça ne fera jamais un plouc. C’est l’insatiabilité de l’être, c’est une partie jamais rassasiée. Si elle l’est, c’est momentanément. C’est notre condition humaine.
 
J’ai l’impression que ça travaille toujours beaucoup dans ta tête! T’es-tu toujours beaucoup de questions sur toi, sur la vie ?
 
Oui! Tout le temps! Même enfant, je me demandais si ma chambre serait toujours là à mon retour d’école! (rires) C’est dans la méditation que je trouve beaucoup de réponses à toutes mes questions. Une des choses que j’ai apprises avec le temps, c’est que même si on passe notre temps à vouloir changer, on change pas! On doit apprendre à accueillir ça, On passe notre vie à être quelqu’un d’autre, essayons donc d’être soi-même.
 
Et si on avait qu’un seul but à atteindre dans la vie, quel serait-il?
 
Si illumination il y a dans ce bas monde, ce n’est pas de s’élever au-dessus de soi mais bien d’entrer en soi. Constamment apprendre à devenir ce qu’on est.
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Deux heures après l’entrevue, je reçois un courriel d’André. L’inquiétude présente au début de notre rencontre s’était complètement dissipée : « Patrick, comme je disais en arrivant, j'appréhendais un peu cette entrevue de par le propos qui allait être abordé. Mais j'ai beaucoup apprécié. L'écoute que tu as eue m'a permis de m'avancer sur un terrain où je ne vais pas souvent publiquement. C'est rare que, dans ce type de rencontre, on dépasse le stade de l'entrevue pour faire place à une réelle discussion. »
 
Plaisir partagé André. Merci de m’avoir ouvert la porte de ton inti-mité et de ta vulnérabilité!
 
www.andresauve.ca  Spectacle ETRE en tournée jusqu’en janvier 2016
Gala Juste pour Rire animé par André Sauvé : 15 juillet à 18h30 et 21h30