Au-delà du cliché - Questions d’identité

La stratégie gaie dans les rues de Montréal

Samuel Larochelle
Commentaires
Samuel Larochelle

Par instinct de survie, j’ai appris à identifier les quartiers de Montréal où mon homosexualité n’est pas la bienvenue. Je connais désormais les rues où les gestes trahissant mes préférences font de moi une cible à calomnies. Je possède une carte mentale des endroits où l’idée d’échanger une marque d’affection avec une personne de même sexe suffit pour que mon visage se transforme en terre d’accueil pour la violence. Agir stratégiquement me répugne, mais mon bien-être en dépend.

On dit souvent que Montréal fait partie des villes les plus ouvertes du monde et que l’acceptation de la communauté LGBT a évolué à une vitesse ahurissante depuis 15 ans. Moi, je dis que je me sens encore en danger dans la moitié de la métropole, de jour comme de soir. 
 
Après minuit, si je déambule au centre-ville en charmante compagnie, je suis à l’affut des itinérants intoxiqués et des fêtards qui voient leur ignorance désinhibée par l’alcool et les drogues qu’ils ont ingérées. Dès que je mets le pied dans un quartier comme le Plateau, Rosemont, Outremont, Villeray, Ahuntsic, Angus, NDG ou le Mile-End, une simple rue sombre ou légèrement crade suffit pour que mes sens soient en éveil. Pas uniquement par prudence comme n’importe qui, mais parce que ma différence s’ajoute au lot de raisons encourageant les casseurs à tester leurs poings sur moi. 
 
Je n’ai encore jamais osé marcher main dans la main avec un garçon dans Montréal-Nord, Parc-Extension, Verdun ou Hochelaga-Maisonneuve. Je suis certain que ces quartiers n’ont pas le même effet sur tous les gais, mais c’est celui qu’ils ont sur moi. Même si HOMA est devenu l’équivalent du deuxième Village gai, tant les homosexuels y sont nombreux, la quantité d’habitants intolérants et parfois violents est encore trop forte pour que j’agisse avec détachement. 
 
Suis-je paranoïaque? Peut-être. À mon arrivée à Montréal, il y a neuf ans, j’ai refusé de me rendre chez un ami dans Hochelaga, parce qu’il faisait noir et que ma tête de jeune Abitibien était pleine de clichés dangereux sur l’un des quartiers défavorisés de l’île. Quatre ans plus tard, fort d’une meilleure connaissance du secteur, j’y ai déménagé. Depuis, il m’arrive régulièrement de marcher seul dans les rues, très tard, sans craindre les plus grands malheurs. Pourtant, je reste extrêmement attentif. Je mets ma musique sur pause quand un groupe de personnes marchent quelques mètres derrière moi. Quand je vois un homme s’approcher à sens inverse, d’un côté ou de l’autre du trottoir où je me trouve, je me retour-ne soudainement ou je fais comme si un élément m’interpellait au loin pour attirer l’attention de l’étranger sur ce point imaginaire, et non sur moi. Les trucs pour être ignorés sont nombreux. Ils se sont probablement installés dans mes habitudes à l’époque où j’essayais de contrôler mon non verbal dans les couloirs de mon école secondaire pour ne pas avoir l’air gai. Certains diront que, peu importe où je me trouve, je fais bien d’être conscient des dangers potentiels en camouflant mon homosexualité. Mais cette idée m’écœure. Je sais très bien que les homosexuels d’une autre époque n’avaient aucun quartier pour agir librement, avant la création du Village gai, et que ma situation est mille fois plus simple que la leur. Sauf je n’arrive pas à me résoudre à la neutralité forcée. 
 
Je rêve du jour où les marques d’affection que je porte à mon homme seront accueillies avec un sourire en coin et un regard bienveillant dans tous les arrondissements de Montréal. Ce jour où je pourrai marcher n’importe où en glissant mes doigts dans ceux de mon amoureux, passer ma main dans ses cheveux sur le coin d’une rue, coller mon flanc contre le sien lorsque nous attendons notre commande dans un café et suggérer à mes lèvres d’aller écrire le mot douceur sur sa bouche quand l’envie se fait urgente. Je veux pouvoir agir ainsi où et quand bon me semble, sans réfléchir. 
 
Je croise aussi les doigts pour ne plus prévoir mes prochains voyages en décuplant la prudence dont je fais déjà preuve dans ma ville. Pour que mon meilleur ami – qui s’adonne à être homosexuel – et moi n’ayons pas à rayer certaines destinations qui nous font rêver, simplement parce qu’on pourrait avoir l’air d’un couple gai et que cela nous mettrait en danger. Pour arrêter de penser que, dans un pays moins libéré, il vaudrait mieux éviter de porter mon short qui arrive à mi-cuisse, mes camisoles non échancrées et quelques-uns de mes t-shirts colorés. Bref, je veux avoir le droit d’être qui je suis où j’en ai envie.