Flirts - au féminin pluriel

Le rêve

Catherine Garneau , Christine Berger
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Catherine Ganeau et Christine Berger

Soleil au zénith. Empreintes de pieds se consument sur le pavé. Dans la piscine, personne ne s'agite; c'est serré comme chez Best Buy au Boxing Day.  C'est la première fois que Marla vient ici.

Normalement elle préfère rester au frais sous les conifères du parc, dans un hamac. C'est sur un coup de tête qu'elle a décidé de venir explorer cet espace surpeuplé. Quelque chose doit nécessairement l'attendre ici: ça fait trois nuits que le même rêve excite son sommeil. Son imaginaire l'emmène dans le creux d'une vague de cette piscine publique où une colonie de sirènes a élu domicile. Nombreuses et identiques : des clones. Leur attitude est sauvage, en même temps elles ont un petit quelque chose d'Eugénie Bouchard. Les bras, sans doute. Les sirènes nagent entre les cuisses de Marla. Marla ferme les yeux et jouit dans le creux de la vague. C'est toujours là que Marla se réveille, complètement déphasée dans l'exiguïté de sa chambre moite.
 
Marla n'a pas emporté son maillot de bain, car elle ne compte pas se baigner. Mais, elle a apporté sa serviette Florida pour s'ins-taller sur le pavé.
 
Elle est désagréablement positionnée entre une sirène qui n’arrête pas de lui donner des coups de coude par accident quand elle replace sa chevelure et une petite famille qui fait un tapage d’enfer. Cinq minutes ont à peine passé qu’elle entend « Marla ! Qu’est-ce tu fous là ?? » Elle tourne la tête dans toutes les directions. Serait-ce une sirène qui l’interpelle pour aller jouir sous un conifère ? Encore mieux. Trois belles filles se pointent à la clôture qui encercle la piscine. La première a des tatous qui couvrent un bras et des lunettes fumées, la deuxième a des cheveux brun-roux et un sourire contagieux et la troisième, portant une camisole pêche et des shorts coupés aux ciseaux, fait une petite danse rigolote. Ce sont les voisines de Marla, trois soeurs aussi inséparables que les Hanson en tournée. Hum bop, Marla s’approche. Celle au sourire contagieux lui dit « Marla, t’as envie de la Florida pour de vrai ? Ben éloigne-toi de cette piscine pleine d’urine pis viens avec nous ! » Où ça ?, répond Marla, en repla-çant aussi discrètement que possible sa bobette pognée dans sa craque de fesses. «On a loué un yacht et on va descendre la côte est américaine ! », hurle de joie la fille à la camisole pêche.
 
Deux jours plus tard, Marla est dans un bus qui la mène vers Boston et entourée de trois véritables sirènes qui lui font pas mal d’effet. Dans ses écouteurs, les notes eighties de « Toute première fois » de Jeanne Mas. Arielle, la sœur au sourire contagieux, a l'énergie d'un colibri. Ses bras qui virevoltent, ses épaules qui sursautent; cette chorégraphie s'agence à merveille à l'univers musical de Marla. 
 
Dix jours plus tard, ça tequila bang gang sur le pont du yacht. Margarita, la sœur au bras tatoué, porte bien son nom. Cette fille semble née avec un shaker au bout du bras. Marla s'abreuve de ses cocktails comme à une fontaine de Jouvence, elle plane comme un cerf-volant dans un ciel saturé d'arcs-en-ciel, mon Dieu, comme la vie est belle.
 
La troisième sœur, Megan, sa casquette de capitaine bien vissée sur ses cheveux bleachés, tient la barre. Ses mouvements de danse amusants ont fait place à une concentration et à un sérieux profondément attirants. Ses mains assurées manœuvrent avec grâce le ketch le long de la côte. Arielle a apporté sa guitare couleur marron. Les voiles claquent au vent, les peaux bronzent, les confidences fusent au crépuscule. Marla n’a jamais aussi bien dormi que sur cette couchette au charme rude qu’elle partage avec Megan. Parfois leurs épaules se collent. Marla ne cherche pas à se dégager. Elle rêve encore d’orgasme dans les vagues, mais maintenant, elle se réveille au bon endroit.
 
Un matin, pendant qu’Arielle et Megan ajustent les voiles en fonction du vent, Margarita prépare le petit déjeuner. Alors que celle-ci coupe avec dextérité des fruits aux couleurs paradisiaques, Marla réfléchit à voix haute : « Je ne me suis pas sentie aussi bien depuis je ne sais même plus quand. Est-ce que c'est ça la recette du bonheur? L'océan, le ciel, l'horizon éternel? Je suis tellement sereine! Tu m'annoncerais que je suis le Dalaï-lama que ça ne m'étonnerait même pas ». Elle contemple le tatou de Margarita, qui comporte des ananas. «Oui, peut-être. Mais tu oublies quelques ingré-dients importants: le satiné de ma peau, que tu observes sans cesse et qui te rend l'air béat. Veux-tu goûter?» dit Margarita en lui tendant son biceps. 
 
Au fond de moi, j’appartiens à la mer, pense Marla. Elle mate les mollets musclés de Megan qui redescend du grand mât, puis détourne la tête quand celle-ci la regarde. L’odeur de sa crème solaire trouble Marla, qui replace ses lunettes de soleil. En début d’après-midi, le ketch mouille dans une petite baie et les filles en profitent pour nager. Dans l’eau tiède de Caroline du Sud, les corps se délient totalement, ondulent au rythme des vaguelettes. Dans sa poitrine, Marla sent ses poumons se gonfler, son cœur battre fort et lentement. Être à des années-lumière de cette piscine publique paquetée. Jouer à Marco Polo. Marla va se cacher de l’autre côté du yacht. Des bras vifs prennent sa taille par-derrière, des lèvres fraiches se posent sur son cou. Elle reconnait les mèches bleachées de Megan. Sous l’eau, leurs corps se trouvent. Entrelacements, caresses, étreintes. Les mains agrippent les cheveux, les épaules, les fesses. Marla jouira dans le creux de la vague, mais cette fois, elle sera bel et bien réveillée. Mon Dieu, que l'amour est beau.