Flirts au féminin pluriel

Transe de vie

Catherine Garneau , Christine Berger
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Christine Berger et Catherine Garneau

Planète Oulouboulou. Année 2908. Aujourd’hui, c’est la visite tant attendue à l’astre entouré de brume, Pigapopik, pour la cohorte Z24.

Clodosta enfile son ensemble d’astronaute noir et son chandail de laine préféré, puis sort de sa chambre dodécagonale et bute sur Mulva, sa meilleure amie coiffée d'une toison turquoise frisée et volumineuse. «Mulva, franchement, tu ne vas jamais réussir à faire rentrer ça dans ton casque thermodynami-que! Tu aurais dû la réduire un peu au lavage.» Mulva replace son tatoo de balalaï-ka qui s’est déplacé. «Clodosta, c’est une journée significative aujourd’hui et toutes mes fibres capillaires veulent participer à l’aventure.» «Eh vous deux! Arrêtez ce pipiyage immédiatement et venez remplir vos enveloppes de digestion rapide.» Schnock le frigo a parlé et ouvre sa gueule béante qui laisse voir des portions spécifiquement équilibrées pour le métabolisme de chacune des deux jeunes Oulouboules.
 
Une heure oulouboule plus tard, les deux amies pédalent sur leur vélovolant vers la base de départ pour retrouver Kirk 122, leur vaisseau intersidéral. Sous leurs bottes en peau de jargar, quelques centaines de mètres plus bas, les feuilles des arbres leur chantent des chansons.  «Eh, penses-tu que Kwar va être là?», demande Mulva. Pourquoi pas?, répond son amie. C’est une Ahoy, une rebelle tranquille, mais elle n’osera pas manquer ce grand voyage. «La dernière fois que je l’ai vue, reprend Mulva, elle m’a dit que je ressentais des sentiments puissants pour toi. Je la trouve étrange. Son grand calme et ses cheveux qui font pousser des fleurs conti-nuellement, ça me jette complètement à terre. Et ses yeux corail, je suis certaine qu'ils sont issus de la mer des Caraïbes de
 la planète Terre.»
 
Les deux filles retrouvent leur cohorte et échangent badineries et mouvements de danse. Tetranovok, leur commandante de bord, les attend en mangeant un volovan grillé sur son volcan portatif. Kirk 122 leur fait un clin d’œil complice. Mulva, soudainement émotive, enlève une étoile de son œil. La cohorte Z24 entre dans le vaisseau et prend place sur les sièges désignés. Toujours pas de signe de Kwar. Tetranovok prend la parole. «Z24, ce jour est important pour vous. Pigapopik, l’astre sur lequel le jour est le plus court, attend notre venue. Vous plongerez dans la spirale de votre vie et aurez l’occasion de revoir toutes vos relations : cuillère, oreiller, ami, ennemi, tout y passera, y compris les déchirures amoureuses avec votre chandail ou votre double-cœur.» Je sais même pas c’est qui, mon double-cœur, pense Mulva. Eh, écarte un peu les cuisses, j’étouffe, se plaint sa chaise. Elle s’exécute. Clodosta ouvre sa main et lit un livre sur les moteurs à l’huile de pépin de touk. Tetranovok a tout juste fini son discours que Kwar fait son entrée en silence. Sa chevelure indocile laisse tomber des fleurs sur son passage. Elle ignore les regards légèrement méprisants. Elle s’assoit à côté de Mulva, fait taire le siège récalcitrant et regarde la jeune femme dans les yeux : «Ce voyage te troublera, et c’est ce qu’il faut, parce que si tu résistes, c’est que tu n’as pas le courage du cœur.» Après avoir prononcé ces paroles, elle s’éloigne. Kirk 122 décolle.
 
Planète Pigapopik, six heures oulouboules plus tard. Clodosta déboule de Kirk 122 en échappant un soupir de soulagement qui fait frémir la chevelure de Mulva. Les fleurs de la tignasse de Kwar n'ont cessé de lancer du pollen pendant tout le voyage. Les petites pyramides mauves ont colonisé la boule frisée de Mulva et recouvert la combinaison de Clodosta. «Je n'en pouvais plus, de toutes ces tentatives de fécondation», mentionne celle-ci, sur le bord de l'exaspération. 
 
Pigapopik est une planète d'une pubescence inouïe, aux allures d'entrejambe fournie. Z24 se déplace dans cet environnement rêche pour atteindre une vaste zone clairsemée. «Installez-vous en position de tkite, leur ordonne Tetranovok. Je vais appeler le soleil afin de chauffer vos mémoires. Au stade de l'ébullition, vous vous sentirez peu à peu transportées dans la spirale de votre vie. »
 
En attente du soleil, Mulva jette un coup d'œil nerveux à Kwar. Celle-ci est déjà en transe. Quant à Clodosta, elle parait confuse. Assise en twite, elle n'est pas installée correctement. Mulva voudrait l'en aviser mais sa spirale de vie la happe déjà. Elle revit toute son existence en accéléré et en émotions condensées. Sa relation avec Milibi-le-bain, son aventure avec le châle de Clodosta, son voyage à Hourlouberlou avec Clodosta, la naissance de son speckouboulou, son voyage astral avec Clodosta.
 
La spirale met le cœur de Mulva à l'épreuve. Un vrai cyclouboulou. L’intensité grimpe. Mulva ne sent plus son corps, ni ses neurones en combustion, ni le turquoise de sa boule. Elle sent toutefois une intrusion. Une présence. Elle en mettrait sa troisième main au feu: quelqu'un tente de s'introduire dans sa spirale de vie!
 
Prise en pleine transe sur cette planète touffue, Mulva ne se sent pas en mesure de réagir adéquatement. En fait, elle ne peut être qu'honnête avec elle-même: elle n'a aucun moyen de défense. Se remémorant les paroles de Kwar, elle ne résiste pas et laisse l'invasion se produire. Elle avait vu juste: la spirale de vie d’une autre Oulouboule tente de se mêler à la sienne. Et Mulva saisit rapidement, lorsque la fusion se produit, de quelle spirale il s'agit. Clodosta. Son double-cœur. Le sien s'apaise aussitôt.
 
Planète Pigapopik, année 2908. Émergeant de leur grand voyage intérieur, les Oulou-boules de la cohorte Z24 assistent à un phénomène inédit, du jamais vu sur cette planète sans vent. Une tornade turquoise aux crêtes frisées sillonne les champs velus de Pigapopik, projetant du pollen. Pigapopik vibre de plaisir. Kwar constate sans surprise la disparition de Mulva et Clodosta. Je le savais…, murmure-t-elle. Pigapopik ronronne, s'étire et se déplie. Ainsi se réveilla la Planète-Chat.