Esquisses_au féminin pluriel

Roche

Catherine Garneau , Christine Berger
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Catherine Ganeau et Christine Berger

C'est en novembre que je t'ai vue pour la première fois. Tu étais installée à la table qui jouxtait la mienne. Tes cheveux étaient ébouriffés comme s'ils venaient de prendre leur première brosse au mauvais scotch, tu mâchouillais la pointe de ton crayon. Un crayon Sharpie, qui sentait fort, qui sentait noir, qui embaumait toute l'atmosphère, et tes doigts caressaient le coin de la table comme si tu tentais de la réveiller. Je t'ai observée longuement à la dérobée. Tu semblais tellement concentrée, j'avoue que je me suis demandé si tu n'étais pas carrément droguée aux émanations de ton crayon feutre.    

Une fille aux épaisses lunettes a débarquée dans le café, elle s'est précipitée vers toi, a crié ton nom. Crié est un euphémisme; elle a alerté tout l'espace, une mémé a failli se brûler tellement sa tasse a shaké, le temps s'est arrêté et tous les regards se sont fixés sur vous. Tu t'es animée, le visage un peu froissé comme par des plis d'oreiller, mais toute cette attention ne t'a pas fait sourciller. Tu t'es mise à jaser. Tu parlais fort, comme pour l'égaliser, cette fille qui venait te retrouver. Du coup, j'ai appris plusieurs choses sur ta vie. Tu aimes la fraîcheur de l'automne et faire l'amour sur le tapis du salon, tu préfères la fondue à la raclette, tes patins à glace sont rouillés, ta coloc boit du vin rouge avant son jogging, tu crois que l'anulingus n'est qu'une pâle et sombre version du cunnilingus. Tu es homosexuelle. Cette journée-là, tu es devenue la première lesbienne que je connaissais.
 
Certains de tes mots me chaviraient…«  Ses yeux qui me regardent comme…comme s’il n’y avait qu’elle et moi ». Ils portaient mes désirs inavoués. Je ne voulais pas que t’arrêtes, même si le vertige me prenait. Tu passais la main dans tes cheveux courts. Je sentais ta chaleur dans le petit café. Tu es allée te chercher un verre de jus et quand tu t’es rassise, ton odeur m’a tellement saisie au corps que j’ai dû me concentrer sur la mosaïque de céramique de la table pour me ressaisir. Une odeur de savon au sapin baumier.
 
Tu as oublié tes gants. Des gants noirs, plutôt ordinaires, si ce n’est les pouces et les annulaires troués. Ils sentaient le feu et la terre froide. Quelles mains avaient-ils tenues? J’étais fascinée. Je voulais garder quelque chose de toi. Je les ai serrés dans mon poing. Je me suis trouvée ridicule.
 
Une semaine plus tard, c'était un samedi, je me suis pointée à 7h du matin au cégep pour une rando en Estrie. Une de mes initiatives pour me dégêner et rencontrer du monde. J’ai trouvé le groupe. Qui a débarqué du minibus? Toi. Tu étais la guide. Ma gorge s’est resserrée. Malgré mes efforts pour disparaitre, ton regard m’a trouvée. Toujours, je pense que je ne suis pas si facile à lire, mais face à toi, qui es si entière, ma façade ridicule s’écroulait.Tu as remarqué que les lacets de mes chaussures étaient détachés, et ça m'a fait balbutier. Tu as pointé mon pied, mon visage s'est transformé en feu de camp. Mes jambes ont flageolé. Sérieux, j'ai failli m'évanouir là. Je ne me souviens de rien d'autre de cette journée que de tout de toi. Ton allure, ta façon de te mouvoir comme Mowgli dans les bois, ton sourire. J'ai remarqué une brèche dans ton pantalon à la hauteur de la cuisse, derrière, une échancrure curieusement située. Encore aujourd'hui, le souvenir de ce trou me fait jouir.
 
Chaque soir avant de m'endormir, j’écoute Céline Dion et je pense à toi. Tu danses fiévreusement au milieu des feuilles mortes et tu t’appuies sur une énorme roche moussue pour reprendre ton souffle. C’est là que j’arrive, plaque mes mains sur lestiennes, ma langue cherche tes lèvres, tes seins, mon genou se love entre tes cuisses et là je me retrouve dans l’ouragan Céline, j’ai chaud et je pitche mes draps au bout du lit. Tu m'obsèdes.
 
Aujourd'hui pour la première fois de l'automne je suis allée au spa nordique. En semaine il n'y a jamais grand monde. Ce matin c'était désert, je me serais crue en Arizona. Je suis restée longtemps dans le sauna humide. Les vapeurs d'eucalyptus étaient denses, me couvaient. À un moment donné le nuage est tombé et j'ai constaté une présence. Tu étais en face, assise, les jambes détendues, écartées, tout le corps si trempé, la gorge semi-déployée. Je me suis étouffée. Tu t'es animée. Ton regard a coulé sur moi, un sourire indécent s'est dessiné sur toi, colonisant l'atmos-phère, et même dans cette brume, j'ai vu tes pupilles se dilater.
 
Tu as évoqué l'apaisement que procure le silence tout en m’observant attentivement. J’étais paralysée. J'aurais voulu répliquer quelque chose d'intelligent mais c'était le chaos en moi, je n'entendais pas le silence, j'étais un volcan. Le sais-tu, tout ce que je te fais dans mes rêves? T'approchant de moi, tu as fixé mon genou, orné d'une flamboyante ecchymose. Levant les yeux vers mon visage, tes yeux gris, tu as dit : «J'espère que tu n'as pas fait ton compte en t'enfargeant dans les lacets de tes souliers.» Non, j'ai foncé dans une roche. 
 
Après que j’aie cru mourir de tant de pro-ximité avec toi, nous étions dans les vestiaires, à nous rhabiller. Je voulais t’inviter à prendre un thé mais je ne voulais pas avoir l’air d’avoir un crush sur toi. Dehors, tu as remarqué mes gants troués. Tes gants troués. Merde. J'ai senti que je devais passer aux aveux. Tu m’as regardée, amusée, me dépêtrer dans des explications, me mélanger dans mes mots. Tu m’as arrêtée en prenant ma main et tu as dit « Je sais ».