Esquisses au féminin pluriel

Voyage voyage

Catherine Garneau , Christine Berger
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 Christine Berger et Catherine Garneau

Le vent violent de décembre mord les joues. Éléonore relève les cols de son manteau de laine. Ces bourrasques sont si puissantes, elle n’aurait qu’à écarter ses larges épaules pour survoler Québec, capitale spatiale au fond du cosmos. 

Elle marche d’un bon pas, souple, qui claque sur le béton, perce les nappes d’eau qui gèlent la nuit, emprisonnant à moitié les feuilles d’automne. À un feu d’intersection, Éléonore fixe une de ces flaques. C’est comme ça que je me sens. Prise entre l’eau et l’air, entre deux états.
 
Il y a un an qu’elle a rencontré cette DJ, Chloé, au patinodrome où elle allait hebdomadairement. Une année où elles ont fait lentement connaissance au gré d’inlassables discussions, de balades en vélo, de soupers au resto. Éléonore, légère comme le vent, ne se laisse pas prendre facilement, et une simple histoire de fuckfriend ne l’intéressait pas. Elle n’était pas pressée non plus de se lancer dans une nouvelle relation. Et de toute façon, elle aime voyager et ne reste pas longtemps au même endroit. La Grande Manitou de la musique n’a pas poussé les choses non plus, attendant patiemment. Juste être en présence d’Éléonore lui induisait un courant électrique dans le corps. Avec Éléonore, on pouvait aller au fond des choses, et avec Chloé, tous les sujets pouvaient être abordés. Zéro tabou. Un superbe duo.
 
Un soir, il y a quelques mois, Éléonore a cédé à son habituelle réserve. Sur la piste de danse, une immense chaleur a envahi sa poitrine: elle désirait cette belle DJ aux formes invitantes et il n’y avait plus de raison de se retenir. Elle lui a pris la main et l’a entrainée en courant sur les pavés. Contre un mur de briques elle a plaqué Chloé et l’a frenchée, ouvrant son manteau et caressant sa poitrine. Fougueuse étreinte. Leur relation a alors complètement décollé.
 
Ce soir, elle se rend dans un petit bar japo-nais où sa nouvelle flamme et elle ont leurs habitudes. En ouvrant la porte, elle aperçoit Chloé. Installée à une délicate table ronde, avec une autre femme qu’elle embrasse dans le cou.
 
Le cœur en drummer, inspirant profondément, Éléonore marche vers elles, le plancher de bois craquant sous ses bottes. Genie in a Bottle de Christina Aguilera se fait entendre dans les haut-parleurs. Drôle de choix de musique.
 
Elle salue de la tête l’autre femme. Deux verres d’eau glacée transpirent. La flamme de la chandelle frémit.
 
« Éléonore! Enfin tu es là!, s’exclame Chloé. Je te présente Alexandra.» Mais Éléonore sait. Alexandra. Cette fille avec qui Chloé a proposé qu’elles aient une aventure. 
 
« Appelle-moi Alex si tu veux », lui dit aussitôt cette inconnue, d’une voix feutrée comme le dulce de leche. Cette intervention rassure Éléonore; elle a de la difficulté à prononcer gracieusement les noms se terminant en a. L’accent d’Alex l’intrigue; elle le trouve étrangement familier. Son bras droit est couvert de tatouages. On dirait des étampes de passeport.
 
Chloé se lève pour embrasser Éléonore. Allô, mon amour. Langue réconfortante sur la sienne, caresse familière dans le dos. Son appréhension est doucement balayée par de petits papillons. Cette situation la déstabilise d’une façon qui lui plait à mourir. Deux ima-ges lui traversent l’esprit, fugaces. Un chat d’intérieur à qui on laisse explorer le balcon, Aladdin dans la caverne aux merveilles. Elle retire son manteau, dévoilant une chemise noire impeccable.
 
Ooohhh, my body's sayin' let's go. On dirait que Genie in a Bottle joue en boucle. Un silence s’installe entre les trois femmes. Le temps glisse lentement, comme une perle de sueur piégée entre deux seins. Éléonore observe à la dérobée la belle étrangère. Pas de bagues, un peu de mascara autour des yeux, un petit ventre attirant. Sourcil droit sexy. Ooohhh, but my heart is sayin' no. Sa blonde a du flair. Chloé sourit, approche son visage de celui des deux femmes. Sur un air de confidence, elle susurre : «Les filles, je pense qu’il y a un bug musical. Croyez-vous que je doive intervenir?» On pourrait mettre NSYNC ou les Spice Girls, pour Éléonore ce n’est plus important. Son cœur est comme son corps, chargé comme un aimant. «Moi, j’irais avec du Marvin Gaye», échappe Alex, caressant du regard le visage de la beauté qui vient d’arriver.
 
Chloé se dirige vers le DJ. Du vin rouge apparait sur la table. «C’est un vin de Bourgogne, la région d’où je viens», déclare Alex. Éléonore prend délicatement la coupe entre ses doigts. Elle aime tout de la Bourgogne : Nevers, Auxerre, les lacs du Morvan, la Loire, l’Abbaye de Cluny où elle s’est fait voler son premier baiser. La musique reprend sur le passage de ce souvenir. Get up, get up, get up, get up, wake up, wake up, wake up, wake up. Son regard croise celui de Chloé, complice, qui revient. Elle éclate de rire. Sexual Healing. Alex pouffe aussi et lève solennellement son verre : «Je propose de trinquer à la subtilité». Au son des coupes qui s’entrechoquent, les trois femmes échangent des regards remplis de sous-entendus.
 
La bouteille de vin terminée, la serveuse, intimidée et fascinée par le trio, leur offre des mousses au chocolat, gracieuseté de la cuisine. Chloé est entreprenante. Éléonore reconnait la façon charmante de sa blonde d’obtenir ce qu’elle désire, tout en prenant le temps qu’il faut pour arriver à ses fins. Chloé sait ce qu’elle fait. Elle embrasse Alex, encore dans le cou, Éléonore se mord la lèvre, la main de Chloé se pose à l’intérieur de la cuisse d’Éléonore, le sourcil d’Alex est toujours aussi sensuel et Éléonore comprend. Ce sourcil rappelle la croupe d’une femme allongée. C’est ça. Aucun détail n’a été laissé de côté. Tout est sublime.