Une nuit chez… Gai Écoute

L’oreille LGBT

Étienne Dutil
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stresse

La nuit s’installe doucement sur Montréal ce soir d’automne. Entre deux appels, Alexa et Daniel regardent brièvement les lumières de la ville qui s’illumine peu à peu. Le téléphone et l’ordinateur sonneront-ils plus qu’à leur habitude ce soir ?

De vive voix ou par clavardage, ils passeront leur soirée à répondre aux multiples questions que leurs interlocuteurs se posent sur leur orientation sexuelle ou sur celle d’un proche et comment vivre ou composer avec…
 
Alexa répond depuis deux ans pour Gai Écoute, quant à Daniel, cela fait déjà 5 ans et demi que, deux soirs par semaine, ils écoutent et conseillent des jeunes, des ados, des parents, des aînés, des gais, des lesbiennes, des transgenres, mais aussi des parents et des amis de personnes LGBT, avec patience et énormément d’empathie. Ils sont ainsi une trentaine d’écoutants, bénévoles, ou intervenants rémunérés comme Alexa et Daniel, qui sept jours sur sept, de 8h à minuit, se partagent cette incroyable tâche. Et ce, 365 jours par année (ayons une petit pensée pour eux le jour de Noël et le jour de l’An).
 
Tous les deux s’intéressaient à la relation d’aide puisqu’ils se destinaient l’un et l’autre à un travail à vocation relationnelle, sociale, voire paramédicale. «J’ai toujours été intéressée par la relation d’aide. Je suis donc allé chercher les compétences nécessaires pour cela», raconte Alexa. Daniel, lui, collectionne les diplômes en travail social et relationnel. Des études en psychologie,  sociologie et sexologie auront complété leurs compétences. Puis une opportunité professionnelle s’est présentée chez Gai Écoute, avec une solide formation d’écou-tant au sein de l’organisme (lire l’encadré).
 
Empathie versus sympathie
«Il faut savoir se détacher, se dégager émotionnellement», reprend Alexa. «Il ne faut pas confondre être empathique et être sympathique. Il faut s’imaginer à côté de la personne, pas à sa place.» La frontière est ténue. C’est pourquoi on parlera plus d’une formation de l’esprit, que d’acquérir des compétences techniques en psychologie.
 
«Quand on parle de sauver des vies, de sauver des gens, il faut se méfier de son propre désir de sauver le monde, éviter le syndrome du sauveur...», sourit Daniel. « En toute modestie, nous ne sommes jamais que des récepteurs. L’objectif, c’est de permettre à la per- sonne qui appelle d’évoluer dans sa propre compréhension d’elle-même. »
 
Présent et chaleureux, centré sur la personne qui appelle, ce qu’elle vit, comment elle le vit, au moment présent et sans jugement de valeur, l’écoutant se doit d’être attentif aux faits, aux sentiments et aux émotions. « En écoute active, nous devons inviter la personne à avancer dans son questionnement. L’aider à formuler ce qui l’a amenée à composer le numéro de Gai Écoute est en soi une première approche quand l’entretien s’annonce délicat... ou dramatique. Mais entendre ce que la personne dit ne suffit pas.» Alexa se souvient de certains appels proches du suicide, notamment les premiers mois de son travail d’écoutante. «Fort heureusement, nous sommes en lien direct avec SAM (Suicide Action Montréal) qui peut reprendre l’appel et poursuivre efficacement un tel soutien extrême.»
 
Les mots pour le dire
En clavardage, l’approche a aussi sa part de complexité. On sait par exemple qu’au clavier, écrire en majuscules donne à l’interlocuteur la fausse perception de crier. «Il faut trouver des formulations spécifi-ques au clavardage pour donner le ton, remplacer par des mots le timbre de la voix, explique Daniel, écrire ce qui fait que l’appelant ressente cette empathie qui va lui permettre de se confier. »
 
Alexa note qu’il y a des périodes plus "fréquentées", «lors des changements de saison, comme à l’automne et au début du printemps, parallèles aux périodes de dépression saisonnière» remarque-t-elle. 
 
«De plus, pour beaucoup de jeunes, la rentrée scolaire et la phase d’intégration dans le groupe sont des moments particulièrement sensibles avec toutes les questions que cela entraîne sur soi-même et sa relation aux autres.»
«Nous consacrons une moyenne de 30 à 40 minutes par appelant pour bien cerner les questions de notre interlocuteur et l’aider à formuler tout ce qu’il souhaite aborder», précise Daniel. Anonyme et confidentiel, ce sont les deux piliers de l’approche de Gai Écoute. «Isolement, acceptation, transsexualité, peur du rejet et pour certains le désir obsessionnel d’être comme tout le monde, il y a autant de sujets qu’il y a d’interlocuteurs, sans oublier le parent qui s’interroge sur l’orientation 
sexuelle de son ado ou qui craint d’avoir des émotions négatives à l’annonce du coming out de son enfant», rappelle Alexa. 
 
«Nous répondons aussi aux demandes de renseignements : références, sites web, téléphones, adresses, etc., et même pour des livres, à la demande de certains parents. Une question de génération, sans doute...», sourit Alexa.