Le bareback a 20 ans

La fin du bareback ?

Gabriel Girard
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Le bareback a 20 ans… Drôle d’anniversaire ! C’est en 1995 qu’a été publié « Exit the rubberman », un texte fondateur de Scott O’Hara, acteur porno, poète et éditeur américain.

I’m tired of using condoms, and I won’t … and I don’t feel the need to encourage negatives to stay negative. (O’Hara, 1995)

À l’époque, il s’agit pour lui (et pour d’autres gais séropositifs) d’affirmer haut et fort leur choix d’avoir des relations sexuelles sans préservatif. Vingt ans de controverses plus tard, le terme bareback s’est largement banalisé dans les cultures gaies, mais il conserve un parfum de scandale. Retour, en 4 volets, sur un terme qui n’en finit pas de faire parler de lui ! Volet 1 : définition(s).

Existe-t-il une définition partagée du bareback ?

Non. Et c’est un peu LA question piège avec ce terme. Bareback, à l’origine, est un terme du monde du rodéo, qui signifie littéralement « cul nu », et désigne le fait de monter à cheval sans selle : « monter à crû ». Pour l’anecdote, lorsqu’on tape « bareback » dans des moteurs de recherches de santé publique, on trouve beaucoup d’articles sur le sexe sans préservatif… mais aussi des références sur les accidents et les blessures dans les rodéos !

En anglais, le terme bareback est donc associé à tout un imaginaire viril, à l’univers des cow-boys et de l’Ouest sauvage. Rien de tel en français où, selon la prononciation, on peut entendre « barbaque » (ou parfois « barbèque »), bref, rien de spécialement sexy, sauf à fantasmer sur la viande. Reste qu’en français aussi, le terme a été largement approprié dans les cultures gaies, notamment par le biais d’internet et du porno — où il désigne un genre de films très populaires !

Mais de quoi parle-t-on, au fait ? C’est là que ça se complique. Pour les premiers « barebackers » il s’agissait de nommer et rendre publique des pratiques sexuelles consentantes, sans préservatif, entre séropositifs. Mais rapidement, le terme a été employé à d’autres fins. Les définitions varient, selon le statut sérologique des partenaires, le type de partenaires (occasionnel, régulier), le type de pratiques sexuelles (anales, orales, etc.), le caractère systématique (ou non) de ces pratiques, ou la part d’intentionnalité. Progressivement, en anglais, bareback en est venu à désigner la sexualité non protégée entre partenaires occasionnels, et plus largement toute pratique sexuelle sans préservatif, avec ou sans éjaculation, quel que soit le statut sérologique des personnes impliquées ; dans certains cas, plus rares, le bareback a été associé à la volonté de transmettre le VIH à un/des partenaires.

Au gré de son histoire controversée, le bareback a donc été très diversement défini, et d’autres termes ont émergé : « NoKpote », « Plan jus », « Raw Sex », etc. Leur trait commun, c’est l’idée de rapports sexuels volontairement sans préservatif — ce qui soulève de nombreuses questions sur ce qu’on entend par « volonté » ou « intention ». De manière sous-jacente, le bareback désignerait donc des pratiques « à risque » pour la transmission/l’acquisition VIH, au sens de la santé publique.

C’est son caractère instable et pratiquement indéfinissable qui a aussi contribué au succès de la diffusion du bareback dans les communautés gaies. Il s’agit en fait d’un « mot-valise » qu’on peut charger de différentes significations, érotiques, morales et/ou politiques. Du côté des chercheur-e-s en sciences sociales, il a aussi été difficile de s’entendre sur une définition partagée, comme j’en parlais déjà ici il y a quelques années. Pour ma part, je reste convaincu qu’il est préférable de s’intéresser aux compréhensions profanes du terme, et non d’en proposer une acception « scientifique » figée.

Avec les avancées récentes dans le champ de la prévention (Prophylaxie pré-exposition, charge virale indétectable), la question du sens du bareback se repose. Peut-on en effet continuer à parler de « pratique non protégée » lorsque le ou les partenaires sont sous traitement ? Autrement dit, si le sexe sans préservatif n’équivaut pas nécessairement à du sexe à risque, y a-t-il encore un intérêt à parler de bareback ? On en rediscutera dans un prochain volet !

 

Pour aller plus loin :

Berg R., Barebacking, a review of the litterature, Archives of Sexual Behavior, 38(5), 2009

Girard G., De quoi le bareback est-il le nom ?, www.vih.org, septembre 2009

Le Talec J.-Y., Le bareback : affirmation identitaire et transgression, in Broqua C., Lert F. et Souteyrand Y., Homosexualités au temps du sida. Tensions sociales et identitaires, Éditions ANRS, 2003