Le bareback a 20 ans

Le bareback est-il dépassé ?

Gabriel Girard
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Cette série de textes sur les 20 ans du bareback touche à sa fin ! L’occasion de faire le point sur un concept récent, qui propose de le dépasser : le post-bareback.

Sommes-nous entrés dans une ère « post-bareback » ?

Oui et non. Et la question est importante.

Le concept de post-bareback a été élaboré en 2012 par les militants de l’association The Warning. Il s’agit d’une proposition théorique : pour penser à la nouvelle période ouverte par le médicalisation de la prévention du VIH, il faut forger de nouvelles catégories. Mais il s’agit aussi d’un concept opérationnel et politique, qui vise à déstigmatiser la sexualité sans préservatif. Avec le post-bareback, Warning propose donc un outil à double usage, pour dépasser les controverses qui ont divisées le champ de la prévention VIH depuis la fin des années 1990.

Ce concept a le grand mérite de souligner un autre problème : la compréhension historique du bareback est problématique. Par souci de clarification, mais aussi pour les besoins du débat, les observateurs/critiques du phénomène se sont souvent appuyés sur chronologie simplificatrice (que j’ai, en partie, reprise dans mes textes !). Si l’on reste factuel, le bareback émerge en 1995. Mais en fait, le terme ne crée pas un phénomène : les pratiques sans préservatif ont toujours existé.

         Dès le début de l’épidémie, les premières données sociocomportementales attestent du maintien de pratiques « à risque » pour une minorité de gais. À l’époque, on met cela sur le compte du temps d’adaptation nécessaire pour adopter des habitudes de prévention. Les analyses mettent aussi en avant les obstacles structurels et idéologiques bien réels : l’homophobie d’État, les messages moralistes des Églises contre la capote, etc.

         Par la suite, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, chercheurs et militants s’inquiètent d’un « relâchement » préventif. Autrement dit, des individus utilisant systématiquement la capote ont (parfois) des rapports non protégés. Plusieurs hypothèses sont avancées parmi lesquelles : la « fatigue » préventive ; la « défaillance » ponctuelle liée à la consommation d’alcool ou de drogues ; l’inexpérience des plus jeunes gais. Mais l’approche structurelle reste dominante dans le milieu associatif : pour augmenter l’utilisation de la capote, il faut lutter contre l’homophobie, donner accès aux informations préventives et garantir une égalité de droit entre homos et hétéros.

         C’est là qu’arrive le bareback, qui fait bouger les lignes et dont on a abondamment parlé dans les textes précédents. Au départ le bareback n’est rien de plus qu’un nouveau terme posé sur des pratiques préexistantes. On sait que les pratiques sexuelles sans préservatif dont O’Hara, Dustan ou Rémès parlent dans leurs écrits datent de la période pré-1995. Le succès du terme tient au contexte : l’arrivée des trithérapies fait craindre une banalisation de la maladie ; le bareback en apporte la « preuve » parfaite.

En termes de séquences historiques, le bareback marquerait donc la fin d’une période de consensus communautaire (relatif) sur l’utilisation du préservatif. Une période souvent mythifiée, car fondatrice politiquement et culturellement, mais qui constitue cependant un phase circonscrite dans l’histoire de la prévention (entre 1985 et 1995). Alors que nous « vivons avec » le bareback depuis maintenant plus de 20 ans.

Autrement dit, dans la communauté gaie, le bareback constitue aujourd’hui un référent symbolique plus durable que « l’âge d’or » de la prévention — entendu comme la période où le préservatif était la norme absolue. Cela n’a rien de réjouissant, quand on mesure ce que le terme bareback véhicule de jugements moraux, de honte, et de visions étroites et pathologisantes de la sexualité gaie. Oui, le bareback a été réapproprié par certains, par transgression ou par défi. Eh oui, il est banalisé aujourd’hui à travers la culture porno. Mais le fait est que le terme continue à symboliser une frontière morale entre des sexualités « responsables » et des sexualités « irresponsables ».

Dès lors, le concept de post-bareback propose de caractériser une nouvelle période. Il s’agirait (en résumé) de se débarrasser des injonctions morales autour de la sexualité sans préservatif et de prendre au sérieux le nouveau contexte biomédical. Mais peut-on dépasser un terme aussi marqué en continuant à se positionner par rapport à lui ? Pas certain.

L’autre crainte, c’est que l’appellation post-bareback renforce malgré la volonté de ses concepteurs un certain positivisme scientifique (1). Et donc qu’elle ne permette pas d’envisager les résistances et les doutes qui s’expriment, mais aussi les bricolages préventifs profanes. Allons même plus loin : le concept de post-bareback nous permet-il de penser adéquatement les prochaines transgressions aux nouvelles normes biomédicales de prévention ? Quid du refus des traitements ? Ou de la revendication d’une part de risque dans la sexualité gaie ? Comme le soulignait déjà très justement Sharif Mowlabocus en 2013 en parlant de la PrEP (2) :

perhaps not using PrEP will become (yet another) way of inscribing a hypermasculinity on your personal profile within a particular sub-cultural online space (‘Real men don’t do PrEP’ – I can hear it now). These might seem fantastical, but then again, didn’t barebacking also seem that way ten years ago?

Parler de post-bareback est donc discutable. Le concept risque en effet de passer à côté de la complexité et des contradictions de la période actuelle. Car si la gestion biomédicale du risque change en grande partie la donne, elle ne constitue pas la fin de l’histoire.

 

Notes

(1) Ce que résume assez bien une phrase du dernier texte de Warning : « de plus en plus de gais baisent sans condom – en toute connaissance de cause ! N’en déplaise encore à certains entrepreneurs de morale, qui pensent que le recul du préservatif correspond au déni et à l’insouciance d’une génération, ce phénomène est inexorable et tout à fait légitime, car parfaitement rationnel du point de vue épidémiologique, médical et préventif ».

(2) Qu’on peut traduire ainsi : « Peut-être que le fait de ne pas prendre la PrEP va devenir une autre façon d’exprimer une forme d’hypermasculinité dans son profil sur certains sites de rencontre gais (genre : « Les vrais mecs ne prennent pas la PrEP »). Ça pourrait paraitre invraisemblable, mais encore une fois, est-ce que le bareback ne nous paraissait pas invraisemblable il y a dix ans ? »