Entrevue avec Philyppe et João Carlos

C’est comment être gai... au Brésil

Samuel Larochelle
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 Philyppe Motta, 29 ans, et João Carlos Ferreira, 35 ans,

L’image festive, chaleureuse et frivole du Brésil ne représente qu’une facette du pays où se tient le célèbre Carnaval de Rio. Récemment qualifié de « champion du monde des crimes homophobes », le plus vaste pays d’Amérique du Sud a vu 2680 homosexuels assassinés entre 1980 et 2006, principalement en raison de leur sexualité, selon la BBC. Fugues poursuit sa série d’articles sur l’homosexualité autour du monde en recueillant le témoignage de Philyppe Motta, 29 ans, et João Carlos Ferreira, 35 ans, un couple d’amoureux brésiliens ouvertement gais. 

Selon le rapport annuel de l’ONG Grupo Gay de Bahia, 326 personnes LGBT sont mortes en 2014, incluant neuf suicides, alors qu’un meurtre était commis toutes les 27 heures. Pourtant, ces crimes ne font pas les manchettes au pays et les lois sur la discrimination ne font aucune mention de l’orientation sexuelle. « Si quelqu’un est persécuté pour son âge, sa couleur ou sa religion, les réactions sont fortes, mais rien ne se produit si c’est en lien avec l’orientation sexuelle. La loi n’est pas modifiée puisque plusieurs politiciens très religieux s’y opposent, en disant protéger le symbole de la famille. 
 Philyppe Motta, 29 ans, et João Carlos Ferreira, 35 ans,Certains d’entre eux parlent même d’hétérophobie pour répliquer aux accusations», explique João.
 
De son côté, Philyppe saisit mal comment un pays aux racines multiples a tant de difficulté à comprendre la différence. Il voit, lui aussi, l’influence néfaste de l’Église dans le climat d’oppression qui se perpétue.  «L’Église a considérablement nui au dialogue pour faire évoluer les choses et elle rend la situation intolérable. J’irais même jusqu’à dire que nous vivons dans un pays en “guerre”. Selon moi, la guerre n’est pas tant causée par des opinions contraires que par l’oppression qui en résulte.» 
 
Bien que l’union civile entre personnes de même sexe soit légale, plusieurs débats sur les droits LGBT – tels que l’adoption de parents gais, les dons de sang ou le mariage gai – ont été entravés par les parlementaires catholiques et protestants qui siègent en masse au parlement. « L’Église remplace l’amour par la peur, clame Philyppe. Les religieux se présentent en tant qu’interprètes de la parole de Dieu et exercent leur pouvoir sur les gens en éta-blissant un climat d’exclusion. » João en rajoute : « Certaines religions favorisent un environnement homophobe. Elles établissent un scénario dans lequel la pratique sexuelle ne sert qu’à la procréation. Tout ce qui ne va pas en ce sens ne doit pas exister! » 
 
L’influence de la foi est loin de diminuer avec les années. La preuve : l’Église évangélique possède deux réseaux de télévision, plusieurs stations de radio, quantité d’églises et de nombreux politiciens qui portent sa parole. «Ils encouragent une standardisation de la popula- tion, en disant aux gens quoi penser, quoi regarder, quoi porter, qui respecter ou pour qui voter. C’est alarmant!», s’excla-me-t-il. 
 
 Philyppe Motta, 29 ans, et João Carlos Ferreira, 35 ans,En 2014, la population brésilienne a été sous le choc d’assister au tout premier baiser homosexuel dans la telenovela Amor à Vida. À l’époque, l’un des acteurs, Mateus Solano, avait déclaré qu’il s’agissait «d’un petit pas pour la dramaturgie télévisuelle, mais d’un grand pas pour la société brésilienne.» L’événement a ravi João. «C’était fantastique! L’un des deux personnages était adoré du public et les téléspectateurs semblaient très heureux de ce qui lui arrivait. J’ose croire qu’ils ont réagi ainsi parce qu’ils aimaient le personnage tout court, pas seulement parce qu’il était gai.»
 
Si la scène a été favorablement reçue par plusieurs et que la représentation caricaturale des homosexuels à la télévision bré-silienne change peu à peu, tout n’est pas encore gagné. « Cette année, deux actrices plus âgées interprétaient un couple lesbien dans une série et elles se sont embrassées à l’écran. L’une d’elles est Fernanda Monténégro, une vétérane nommée aux Oscar pour son rôle dans le film Central do Brasil. Leur geste a généré des réactions extrêmement négatives. C’était horrible! Les réseaux sociaux ont été inondés de messages haineux et homophobes. »
 
Dans la vie de tous les jours, l’homosexua-lité est, elle aussi, loin d’être simple. «Il y a quelques mois, deux filles marchaient dans le quartier Ipanema, à Rio, en se tenant par la main. Plusieurs personnes dans un bar ont commencé à les insulter et elles ont répliqué en s’embrassant. Ça a suffi pour que quelqu’un les attaque, en plein jour! Il les battait sur le trottoir et le reste des clients du bar l’encourageait », relate João.
 
Pourtant, le quartier est reconnu comme étant sécuritaire pour les membres de la communauté LGBT. « À Rio, il existe une seule rue gaie appelée Farme de Amoedo, dans Ipanema. Je ne m’y sens pas en danger, mais je ne fréquente pas souvent le secteur. Je considère les ghettos ennuyeux, même si je comprends le sentiment de sécurité qu’ils offrent en général. Je ne suis pas non plus du genre à participer aux Pride qui sont organisées à Rio ou São Paulo. Je reconnais leur importance, mais ce genre de mouvements ne m’interpelle pas. Je ne m’identifie pas à la culture gaie », conclut Philyppe.