Entrevue avec Rowan

C’est comment être gai... au Liban

Samuel Larochelle
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visage femme

Souvent décrit comme le pays le plus ouvert d’esprit du Moyen-Orient, voire comme le «paradis gai du monde arabe», le Liban n’en demeure pas moins un territoire où l’homosexualité est illégale. Fugues s’est entretenu avec Rowan, une lesbienne qui a passé la majeure partie de sa vie à Beyrouth, la capitale, avant de s’établir à Dubaï, il y a près d’un an. 

Âgée de 36 ans, la Libanaise considère qu’elle fait partie des «chanceux» qui sont soutenus par leurs proches après la sortie du placard. «J’ai fait mon coming out au milieu de la vingtaine, quand mes parents m’ont demandé si j’étais lesbienne. Au début, ma mère ne l’a pas bien pris et ne m’a pas parlé pendant deux semaines. Mais aujourd’hui, elle travaille fort pour m’accepter. Quand je vivais avec ma copine au Liban, elle est venue nous voir deux fois. Elle savait que je ne vivais pas avec une simple colocataire, mais on n’en parlait pas. Comme je n’en discute pas avec mon père. Mais au final, mes parents sont des gens merveilleux qui ont toujours laissé beaucoup de liberté à leurs enfants. »
 
Une situation très différente des histoires tragiques dont elle a eu vent. «Autour de moi, je vois des gens qui souffrent et qui ont été rejetés par leur famille. J’ai un ami gai dont le frère le frappait sans arrêt. Dans les petits villages, les gens sont très croyants, peu éduqués et conservateurs. S’ils apprenaient qu’une personne est homosexuelle, ils pourraient être violents. Surtout avec les hommes. Comme si un gai enlevait une part de leur dignité. Pour les lesbiennes, c’est “moins pire”. La police les embarque en voiture, leur pose des questions stupides, les tripotent et les laisse partir. La lesbienne est un fantasme, alors que le gai est une disgrâce.»
 
Selon Rowan, la société est plus tolérante dans les grandes villes comme Beyrouth. «Il y a davantage de diversité et de gens éduqués. Dans la rue, si tu ne montres pas que tu es gai de façon évidente, ça peut aller. Mais sinon, les gais sont emprisonnés. Ils sont classés dans la même catégorie que les prostitués ou les gens qui expriment leur affection en public, chose qui est illégale au Liban, y compris pour les hétéros.»
 
 
Sans oublier l’article 534 du Code pénal, condamnant les « relations contraires à la nature », qui fait l’objet d’une vive opposition des organismes de défense des droits LGBT. Ceux-ci semblent toutefois avoir trouvé des « alliés » chez certains magistrats. En 2009, un juge a acquitté deux homosexuels en affirmant que les relations entre personnes du même sexe ne pouvaient être pénalisées par cet article. « L’homosexualité est une exception aux règles, mais elle n’est pas contraire à la nature puisqu’elle fait partie de la nature (…) Elle  n’est donc techniquement pas illégale », a-t-il expliqué. 
 
Cinq ans plus tard, un autre juge acquittait une transsexuelle accusée de s’être inscrite au registre civil comme un hom-me et d’avoir eu des relations sexuelles contre nature avec des hommes. Il a déclaré que la constitution garantissait l’égalité entre tous les Libanais et rappelé que la résolution du Conseil onusien des droits de l’homme de juin 2011 prévoyait la lutte contre les atteintes aux personnes sur base de leurs orientations sexuelles. Il a également précisé que l’identité de genre ne pouvait être définie uniquement par des documents officiels puisqu’elle dépendait de la perception personnelle de son propre sexe. 
 
Après avoir tenté de faire disparaître l’article 534 en s’adressant au parlement, certaines ONG coordonnent désormais leurs efforts auprès de juges et d’avocats. « Si une personne a un avocat assez brillant pour “contourner” la loi, ça peut aider, mais plusieurs militent encore pour abolir la règle complètement, rappelle Rowan. C’est un long combat. Nous sommes encore dans un pays arabe très religieux. » 
 
Pays paradoxal s’il en est un, le Liban a longtemps été perçu comme une destination touristique « gay friendly », en raison de ses établissements et de ses plages LGBT. « Contrairement aux pays dirigés par des rois et des cheikhs, nous avons un président. Notre pays est un peu plus cool et ouvert d’esprit comparé aux autres. Mais avec tous les réfugiés qui sont arrivés chez nous, les choses sont devenues plus difficiles. Plusieurs d’entre eux sont fermés d’esprit et apportent leur négativité avec eux. Le pays n’est plus ce qu’il était. »