Portrait d’une artiste queer

Samuele, authentique

Patrick Brunette
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Samuele

Comment présenter Samuele? En disant qu’elle est la lauréate de la dernière édition du Festival international de la chanson de Granby? Ou encore, en mentionnant qu’elle est la fille de Gaston Mandeville, ce grand auteur-compositeur-interprète décédé trop vite en 1997? À moins que je ne la présente comme queer qui a décidé de le vivre publiquement? Samuele, c’est tout ça à la fois… mais surtout plus. C’est une personne en perpétuelle quête d’authenticité. Portrait d’une artiste qui lancera, en avril prochain, un album au titre évocateur : Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent.

amuele, 3 ans, dans le studio de son père

Samuele me donne rendez-vous au Pourquoi Pas espresso bar, rue Amherst, tout près de son local de pratique où elle est à finaliser l’enregistrement de son album. « C’est mon café préféré! C’est la seule place où tu payes un surplus pour boire un café qui n’est pas vegan, fait avec du lait de vache! Dans les autres cafés, c’est l’inverse, on te fait payer un supplément pour l’avoir au lait de soya ou d’amande. » Elle avale une gorgée de son café et on aborde le premier sujet qui lui tient à cœur : son engagement auprès du GRIS-Montréal, cet organisme qui démystifie homosexualité et bisexualité dans les écoles.
 
« Un ami m’avait parlé du GRIS, mais j’avais entendu dire que c’était pas très queer-friendly. C’est pour cette raison que j’étais hésitante à y aller. Mais en novembre 2015, j’ai décidé de faire la formation pour devenir intervenante. Je me suis présentée comme queer, car je fréquentais une personne trans à ce moment-là. On m’a dit de ne pas me nommer comme ça devant les jeunes. Ça m’a vraiment fâchée qu’on me dise ça. On m’a expliqué que si je me disais « queer » dès mon entrée en classe, j’étais pour perdre les jeunes en partant. On m’a dit d’attendre que les étudiants posent des questions avant d’en parler. Ce qui fait que, dans les classes, je me présente comme bisexuelle et y’a presque toujours un moment où je suis capable de parler de pansexualité. Au début, j’étais frileuse car je pensais perdre mon identité mais c’est pas arrivé, car j’ai toujours l’occasion d’en parler. »
 
Par ici la sortie
Samuele est fière de son identité queer. En décembre dernier, on a pu la voir affronter les questions (pas toujours subtiles) de Richard Martineau, à l’émission Les Francs-tireurs, lors d’une table ronde sur le thème des identités et orientations sexuelles. « Si j’ai accepté de parler de la notion de queer à la télé, c’est parce que j’avais peur que des personnes pas radicales y aillent. Aussi, je sais qu’une de mes habiletés, c’est la vulgarisation. Y’a des gens qui m’ont écrit à la suite de mon passage pour me remercier d’avoir parlé de ça. Mais je dois avouer que j’ai trouvé ça difficile de ne pas savoir ce qui serait gardé au montage. Au bout du compte, je suis contente de l’avoir fait.»
 
amuele, 3 ans, dans le studio de son père Militante, féministe, Samuele a le regard franc d’une battante et le sourire généreux. À 30 ans, elle a travaillé fort pour arriver là où elle est en ce moment. À la veille de lancer son album, elle s’est questionnée à savoir si elle voulait mettre de l’avant publiquement son identité queer. « Y’a pas beaucoup de gens qui sont out en début de carrière. Les seules personnes à qui je pense c’est Xavier Dolan et Alex Perron. Les autres ont tendance à vouloir être établis avant de faire leur coming out. Moi, le message que ça m’envoyait, c’est qu’il fallait que je me camoufle si je voulais faire carrière. Ça, ça m’a beaucoup dérangée car c’est pas dans ma nature de me camoufler. J’ai fait fuck off et je vais être vraiment volubile à propos de ça, pis on verra.»
 
Samuele ne cache pas qu’au moment de faire son «coming out» auprès de ses proches, il y a 5 ans, elle avait d’autres priorités dans la vie. «Je suis devenue monoparentale à 22 ans. De 22 à 25 ans, j’avais un enfant en bas âge à m’occuper, en plus d’avoir un travail à temps plein.»
 
C’est à 26 ans qu’elle rencontre sa première blonde, qui, peu de temps après le début de leur relation, fait elle-même son coming out trans. « Ma blonde, c’était pas une femme, donc, je ne pouvais pas être lesbienne. Je me rappelle aussi que l’identité « lesbienne » ne me correspondait pas, c’était pas moi. J’étais encore parfois attirée par des hommes. C’est à travers un rock camp, un camp de rock pour filles, que j’ai découvert l’identité queer. Ça m’a libérée! Trouver la communauté queer, ça a validé mon existence. C’est la première identité avec laquelle j’ai été à l’aise, en m’affichant pansexuelle, j’avais pas besoin de me redéfinir si mes partenaires changent de genre. Queer, pansexuelle, c’est une liberté de ne pas avoir à choisir d’étiquette! »
 
Chanter encore
amuele 16 ansNée à Montréal en 1986, Samuele baigne depuis sa tendre enfance dans la musique. Elle m’apprend qu’elle est la fille de Gaston Mandeville, auteur-compositeur-interprète qui a marqué les années 80-90. «Mon père était reconnu, mais pas tant connu. Ça, ça me parle.»
 
Si Samuele a décidé de se lancer en musique sans le patronyme de son père (décédé alors qu’elle n’avait que 11 ans), c’était pour se dissocier de lui en début de carrière, pour ne pas être « la fille de ». Aujourd’hui, elle ne cache pas l’admiration qu’elle a pour son père. Elle est même allée interpréter une de ses chansons à l’émission Belle et Bum, en décembre dernier. « Je me souviens, je devais avoir 4 ou 5 ans et je le suivais sur la route pour aller jouer dans les festivals. Je me rappelle du son de la basse qui résonne. On se couchait tard. Ce sont de beaux souvenirs de jeunesse. »
 
Pas étonnant que la petite Samuele de l’époque rêve de faire de la musique aussi. Et comme elle aime performer, elle s’installe devant ses toutous et fait du lip sync sur les chansons du groupe Niagara, son premier « gros crush ».
 
À 7 ans, elle écrit des poèmes. «Ça racontait quoi? Que la vie est un drame… même si elle ne l’était pas vraiment.  Pour moi, c’était très cool d’être mélodramatique. (rires)»
 
C’est à 15 ans qu’elle commence à jouer de la guitare. « J’avais de la misère à jouer les tounes des autres, alors j’ai commencé à écrire les miennes. À l’école, j’ai formé un band avec trois autres filles. On s’appelait Curve. On a fait un seul show. Moi, j’étais une petite punk avec un mohawk. »
 
Adolescente, Samuele veut changer le monde, combattre les injustices. Elle va en Amérique centrale faire un peu de coopération internationale. Un séjour qui renforce sa conscience sociale, déjà bien éveillée. « Je suis très intolérante à l’injustice. J’avais envie de faire un métier qui ferait une différence positive. » 
 
15 ansSa mère, une éducatrice en petite enfance, l’a encouragée à faire de la musique. Sauf au moment où Samuele lui annonce qu’elle arrête ses études après une demi-session de cégep. « Je le savais que l’école, c’était pas ma place. Je lui ai écrit une lettre que je lui ai laissée sur la table de la cuisine qui disait: Je lâche l’école. Je sais que tu seras pas contente mais je te promets qu’un jour tu seras fière de moi ».  La carrière de Samuele semble sur le point de connaître son envol. Gageons que sa mère aura de quoi être fière!
 
Aller là où elle veut
Les influences musicales de Samuele sont diverses. Mais son coup de cœur demeure Ani DiFranco, cette chanteuse américaine ouvertement bisexuelle. «Elle a une façon d’être politique qui me plaisait beaucoup  parce que très humaine, très intime. Il y a de l’authenticité dans sa personne. Elle a été mon premier modèle de femme. Elle a été déterminante dans ma vie. »
 
Samuele a un parcours impressionnant. En plus de jouer au sein d’une dizaine de groupes, elle s’est inscrite en 2010 au Festival Village en chanson de Petite-Vallée. Son expérience l’a amenée à produire un premier mini-album, « Le goût de rien », en 2011. Mais faire la promo, le booking et la vente des albums l’épuisent et elle décide d’abandonner la musique à ce moment. Le 16 juin 2013, elle remonte sur les planches, le temps d’un show qui lui redonne des ailes. «  C’était le soir d’anniversaire du décès de mon père, une journée sacrée pour moi. J’avais pas de band, alors je suis allée jouer seule, en femme-orchestre. Ça a été un show magique. Et à partir de ce moment-là, d’autres occasions se sont présentées à moi pour que je puisse jouer sans devoir me vendre. »
 
Inspirée, elle lance un second EP en 2015, « Z’album », qu’elle fait parvenir aux Francouvertes, concours musical à Montréal. Au moment de faire les tests de son, Samuele se lance un ultimatum : «Soit que les gens aiment ou sinon, je m’en vais faire pousser des légumes dans le bois. J’étais en paix avec les deux options. Une chose est sûre : je n’avais plus envie de me vendre. Le show a super bien été. Je me suis rendue en finale. À partir du moment où j’ai arrêté de vouloir plaire, de me vendre, les gens ont trippé! » 
 les filles
C’est sous l’insistance de son agente que Samuele s’inscrit au Festival de la chanson de Granby, l’année suivante. Elle remporte le grand prix, ce qui lui donne les moyens financiers de produire un «vrai» premier album qui sera lancé au printemps prochain.
 
Musicalement, elle qualifie son style de stoner-rock/blues-fusion. Une musique qui vibre dans les hanches, m’explique-t-elle. « Y’a de la guitare, des horns, c’est épique! Ça groove tout le temps! » Et de quoi sera-t-il question dans les chansons? « Ce sont des thèmes plutôt dark : les échecs amoureux, le suicide, la dépression.»
 
Je fais un parallèle avec les chansons de Safia Nolin qui sont aussi très sombres. Samuele saisit la balle au rebond et ajoute : « Le succès de Safia me fait tellement du bien au cœur, c’est le triomphe de l’authenticité. Être soi-même. »
 
L’authenticité est au cœur de la démarche de Samuele. Le mot revient à plusieurs reprises pendant notre rencontre. C’est pas pour rien que son album portera le nom d’un slogan féministe : «Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent ». L’artiste se réjouit déjà à l’idée de voir cette citation affichée partout lorsque l’album sera lancé. Son désir? « Encourager les jeunes filles à être ce qu’elles ont envie d’être. Je veux défaire l’image voulant qu’une petite fille doive être sage et un petit gars, fort. »
 
Élevée en jouant au baseball tout en faisant du ballet classique, Samuele se dit chanceuse car chez elle, la phrase  « les filles peuvent pas faire ça! » ne s’est jamais fait entendre. « Enfant, j’ai pas eu à me battre contre les stéréotypes. Mais adolescente, j’ai essayé de correspondre aux standards. Moi, je n’étais pas bien dans ma féminité mais je pensais que c’était ça que je devais faire.  Aussi, je me suis battue contre ma propre homophobie intériorisée et ma propre misogynie intériorisée. Pour devenir moi-même, ça a été un gros combat. J’ai vécu beaucoup de honte. C’était pas confortable. Mais ça ne venait pas de ma famille immédiate, mais bien de la grande collectivité. Faire ce qu’on attend d’une fille, c’est pas mon truc. Je parle fort, j’occupe l’espace, j’aime ça tenir les rênes. C’est pas quelque chose qui est encouragé quand t’es une fille. »
 
A-t-elle l’impression que ça évolue, que les mentalités changent? «Oui, c’est lent mais je sens que ça change. Mais je me fais encore dire « tu joues bien de la guitare ». Si j’étais un dude, on me dirait jamais ça. Je le sais que ça part d’une bonne intention mais quand on me dit ça, c’est parce qu’on s’attend pas à ce que moi et mon vagin on soit capable de faire des solos de guitare. Il y a encore des micro-agressions comme ça, mais je sens une volonté, une ouverture pour que ça s’améliore. » 6 Patrick Brunette
 
 
Son album  Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent sera disponible en avril.
28 janvier 2017, en spectacle à la salle Claude-Léveillée de la PDA.
 
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