l’amour c’est la guerre!

Polyvalence (partie 3)

Frédéric Tremblay
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l y a maintenant près de deux mois que cette idée folle marine dans l’esprit de Jonathan: écrire un roman. Lui qui n’a jamais pondu que quelques nouvelles, et encore, sous la pression d’amis qui montaient des recueils collectifs... En fait, s’il était tout à fait honnête avec lui-même, il s’avouerait qu’il a l’impression de tenir un filon qui pourrait bien faire de cette histoire d’amour la meilleure de tous les temps. Pas la plus romantique au sens classique du terme; mais la plus représentative, pourquoi pas? Oui, vraiment, il remercie Goethe et sa chimie limitée de lui avoir donné cette envie de s’informer à propos de la théorie atomique de la valence des électrons. Plus il en avait appris à ce sujet, plus il avait fait de liens avec les relations humaines; et plus il avait fait de liens avec les relations humaines, plus il avait apprécié la beauté de la chimie. Au fond, pense-t-il avec un sourire, peut-être qu’il a manqué sa vocation et qu’il aurait dû étudier en sciences naturelles. Enfin! il n’est jamais trop tard...

Deux mois, ç’a été bien assez pour accumuler dans son ordinateur des pages et des pages de notes – ébauches de situations, descriptions de personnages, fil narratif, tout y est. Il ne lui reste plus qu’à s’attaquer au cœur du projet, c’est-à-dire l’écriture elle-même. Ce premier geste de la création, instinctif à l’artiste d’expérience, fait toujours peur au débutant: celui de donner le premier coup de pinceau, d’enlever le premier morceau de roc, d’écrire le premier mot. Il n’y a que le premier pas qui coute; et c’est vrai en art plus qu’ailleurs, parce qu’on s’y rend responsable de matérialiser une idée qu’on a souvent passé longtemps à gonfler, parfois jusqu’à la rendre hors de proportion. Un jour, après le premier café du matin, Jonathan s’immobilise d’un coup. La certitude du difficile mais inévitable commencement lui trotte dans la tête depuis un moment, mais il a dû se passer dans ses rêves de cette nuit quelque chose qui a libéré la bête de sa cage: l’impératif est tellement féroce qu’il attaque tous ses nerfs et le paralyse. S’il ne s’attelle pas immédiatement à l’écriture de ce fameux roman, il ne le fera jamais.
 
Il s’y lance donc presque comme un automate. Aucun syndrome de la page blanche ni du tunnel carpien ne l’empêchent de taper la première phrase. Les autres s’enchainent tout naturellement. Quand il relève la tête, le soleil se couche. Il y a passé toute la journée sans s’en rendre compte – sans manger, sans boire, sans aller aux toilettes. Après un moment de panique face au constat du fait que son esprit peut représenter un danger pour son corps, il entend son estomac le rappeler à l’ordre d’un profond et interminable gargouillement. Il se précipite sur le réfrigérateur et avale toute la bouffe qui lui tombe sous la main. Ayant mangé trop vite, et donc trop tout court, il se sent bientôt sur le point d’exploser. La seule solution lui semble d’aller s’étendre. Au salon, pourquoi pas, puisque Ludovic est censé venir le voir plus tard en soirée. À peine a-t-il le temps de poser sa tête sur un des accoudoirs qu’il s’endort comme une buche.
 
Jonathan est réveillé le lendemain matin par une agréable odeur de bacon en train de cuire. Il se rend à la cuisine et trouve Ludovic qui lui jette un clin d’œil goguenard. «Bonjour, mon paresseux préféré! Dis donc, je savais pas que tu pouvais ronfler à ce point!» «C’est probablement la première fois de ma vie... Faut dire que j’étais fatigué pour vrai, pour être même pas capable d’attendre que tu arrives.» «T’inquiète, j’avais supposé que tu avais une bonne raison. Tu me l’expliques?» Alors Jonathan lui raconte sa journée d’hier. Pas qu’il en ait beaucoup à dire; il explique surtout qu’il n’avait jamais réalisé avant qu’un effort intellectuel pouvait être aussi exténuant. Des journées de répétition drainantes, il en avait eu sa dose... Mais qu’une pure dépense cérébrale mène son corps au bout de ses forces? Jamais. Ludovic dit qu’il comprend.
 
Plus le temps passe, moins Jonathan en est certain. Il réalise que l’écriture l’absorbe au point de le couper du reste du monde. Il se met à négliger sa famille, ses amis, son copain. Ludovic a la clé de son appartement et il peut donc entrer seul quand Jonathan s’endort sur son clavier pour n’avoir pas su s’arrêter à temps. Mais il ne lui refait plus de déjeuner à son réveil. Il lui arrive même de partir avant en laissant une note au ton de reproche à peine voilé. Quand Ludovic le confronte de vive voix à propos de son projet, Jonathan répond sur la défensive en disant qu’il s’imaginait qu’un artiste pourrait comprendre le genre de passion qui l’habitait. Ludovic dit qu’il comprend, mais... Cette discussion, comme tant d’autres par la suite, mène au tempétueux départ de Ludovic dans un claquement de porte. Tant pis! se dit Jonathan avant de retourner à son portable.
 
Un certain après-midi, alors qu’il se laisse emporter par la caractérisation du personnage le plus indépendant d’esprit qu’il ait pu imaginer – avec tout le vocabulaire chimique nécessaire pour le comparer aux gaz nobles –, il s’arrête de taper, sidéré. Ce qu’il dépeint, c’est lui-même depuis qu’il a commencé à écrire le roman. D’alcalin ou d’halogène qu’il était, il est passé à une couche de valence pleine sans faire la moindre liaison. Ce constat, très simple, lui en semble un pourtant essentiel, à côté duquel il n’aurait pas dû passer. Celui de la possibilité, pour les atomes, de se transformer en gagnant des protons et des électrons. Celui de la possibilité, pour les humains, de changer selon leurs expériences. Au fond, peut-être est-ce là la plus belle, la plus grande, la plus pure des polyvalences: au-delà de tous les amoureux possibles, la diversité successive de manières d’aimer au cours d’une seule et même existence.