Chronique

Cacher son homosexualité à grand-maman

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

Pierrick a 23 ans, Solange en a 78. Depuis qu’elle est devenue grand-maman, elle a chanté les berceuses depuis longtemps rangées dans sa mémoire. Elle a préparé d’innombrables fournées de biscuits aux framboises et noix de macadam, les préférés du garçon. Elle l’a accueilli chez elle après l’école, en attendant que ses parents reviennent du travail. Elle a pansé ses genoux avec des diachylons à l’effigie de Bob l’éponge et accepté la musique de Drake et de Loud, qui s’est mise à résonner dans le téléphone intelligent de son descendant. Malgré toutes ces preuves d’affection, ce dernier s’est juré de ne jamais lui révéler une information à son sujet : son homosexualité.

Quand Pierrick m’a parlé de sa grand-maman de Rimouski, jamais je n’aurais pu me douter qu’il conclurait son histoire avec un bémol semblable. En dépit de l’amour qu’il porte à Solange depuis le début de sa vie, il se rappelle des regards de travers que celle-ci tente de dissimuler lorsque le couple de mamans, qui vivent trois maisons à gauche de la sienne, prennent une marche avec leur bambin. Depuis que sa grand-mère a passé une remarque désobligeante à propos du meilleur ami gai de son père et qu’il a surpris une discussion houleuse entre eux, il y a sept ans, Pierrick est resté à l’affût, curieux de confirmer si sa mamie, la vieille dame pleine de tendresse qu’il visitait deux ou trois fois par semaine, était aussi fermée que ces paroles le laissaient présager.
 
Les années ont passé, mais jamais il n’a cessé de la fréquenter. Même quand ses préférences pour les garçons se sont précisées durant l’adolescence. Puisque personne de son école secondaire n’a fait palpiter son cœur ni joué avec l’élastique de ses boxers, il n’a pas eu besoin de cacher une relation dans la ville de son aïeule. Ce n’est qu’en déménageant à Québec, deux ans après avoir fait un coming-out auprès de ses parents, en leur faisant promettre de ne jamais dévoiler son «secret» à sa grand-mère, qu’il a vécu ses premières expériences homosexuelles.
 
Pierrick n’est pas du genre à se cacher : qu’il danse entre les murs du Drague club ou qu’il déambule dans Limoilou, il ne se gêne pas pour embrasser son amoureux. Il a même déjà raconté certaines histoires sans lendemain à ses pa-rents. Pourtant, il s’est promis de ne jamais franchir la ligne avec Solange. Jamais il ne lui parlera de ses amours et jamais il n’invitera un amoureux dans les réunions de famille. Parce que leur relation est trop précieuse. Parce qu’il a réussi à ranger dans un coin obscur de son esprit l’information sur son homophobie, afin de se concentrer sur le reste de sa personne. Toute cela, parce qu’il est convaincu qu’elle n’accepterait pas un petit-fils gai et que sa transparence tuerait leur relation. 
 
Ironiquement, Solange n’est pas réputée pour ses positions arriérées. Elle n’a jamais accepté le rôle de femme à la maison que lui imposait son époque. Elle a travaillé. Milité pour le droit à l’avortement. Et profité de son indépendance pour forger ses propres opinions. Malheureusement, l’une d’elle résume les membres de la communauté LGBTQ+ à des personnes qu’elle ne «comprend pas». Elle ne les connaît pas. Ne leur parle pas. Et souhaite probablement ne pas les côtoyer. Sans se douter que son petit-fils adoré est lui aussi représentant de cet inconnu qu’elle repousse. Sans savoir qu’il la croit incapable de changer et qu’il préfère jouer à l’autruche plutôt que de la choquer.
 
Nous en avons parlé lui et moi. Plus d’une fois. Il sait que j’ai longtemps agi de la même façon. À l’époque où mon grand-père maternel vivait, il n’a jamais été informé de mon homosexualité. Quand mon jeune cousin a invité son amoureux à Noël, en préci-sant qu’il était un ami, j’ai cru moi aussi que c’était l’attitude à adopter, parce que mon grand-papa n’avait pas ce qu’il fallait pour rester ouvert. Cependant, des années plus tard, avec un seul grand-parent vivant, je ne peux me résoudre à accepter cette idée. Je refuse de voiler une partie de ma réalité pour empêcher la mauvaise réaction d’un intolérant en manque d’éducation.
 
Même si mon homosexualité ne résume pas ma personna-lité, elle fait partie d’un tout qui ne mérite pas d’être caché. Je suis à ce point assoiffé d’authenticité – j’ai délaissé au début de la vingtaine ma pratique du théâtre puisque j’avais de plus en plus de mal à être autre chose que moi-même – que je souffre pour mon ami lorsque j’ima-gine les répercussions de son choix, les mensonges et les questions détournées. J’essaie de l’accueillir là-dedans, d’éviter les jugements. Il connaît ma façon de penser et il n’a pas besoin que je lui casse les oreilles avec ma vision. Mais je ne peux faire autrement que de croire que toutes personnes – même les plus vieilles – peuvent changer et ouvrir leur esprit, si elles le désirent. Et que la relation qui unit Solange et Pierrick pourrait être plus forte et plus sincère, s’il prenait le parti de la vérité