Chronique

Cinéma, Cinéma, (j’veux mourir viens dans mes bras…)*

Julie Vaillancourt
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Julie Vaillancourt

Je ne compte plus les moments où j’ai cherché, dans cette salle obscure, le réconfort. En l’espace d’une heure ou deux, mon présent s’arrête, le temps d’une histoire. Drôle, triste, fictive, ou documentaire, l’histoire racontée s’est avérée maintes fois un exutoire nécessaire.

Bien que mon être ne se résume pas qu’à mon orientation sexuelle, il va sans dire que j’ai longtemps cherché, à l’écran, ces (rarissimes) histoires qui mettaient en scène deux femmes qui s’aiment. Je pourrais vous parler de ce premier baiser «lesbien» de la belle Marlène Dietrich, vous conseiller Si les murs racontaient 2, ou élaborer longuement sur La vie d’Adèle. Cependant, je n’ai pas pour but, avec cette chronique, de fournir une recension exhaustive des films à thématique lesbienne. J’ai plutôt envie de réfléchir sur le cinéma. 
 
Ce 7e art que je chéris et qui partage de nombreuses qualités avec d’autres formes d’arts. Il est fait de littérature, puisque sa genèse provint d’un scénario, avant d’être portée à l’écran. C’est aussi une peinture animée, lorsque l’image est soignée. Depuis 1927, il n’est plus muet, bien qu’il fût accompagné de musique avant même de trouver sa voix. Le cinéma est une synthèse de plusieurs arts. Il danse, il s’anime, comme au théâtre, avec ses comédiens, ses répliques et leurs mouvements. «Le plus grand art en ce monde, c’est l’art de raconter une histoire», disait le réalisateur Cecil B. DeMille, qui jouera un rôle clé dans la fondation de la Paramount, une des plus anciennes boites de production de cinéma américain. DeMille a raison. Qui n’aime pas se faire raconter une histoire? Et pour cause, dès notre plus tendre enfance, on nous raconte déjà des histoires… (tant au sens propre qu’au sens figuré, me direz-vous). Bref, le cinéma nous raconte des histoires, qu’elles soient inventées ou ins-pirées de la réalité (bien qu’elles demeurent manipulées par les artifices cinématographiques), ou qu’elles soient réchauffées (avec de nombreux remakes), la naissance d’une «nouvelle» histoire n’est jamais totale, c’est davantage une renaissance… Pourtant, nous sommes là subjugués devant le grand écran. Même lorsqu’on voit un film pourri, on retournera pourtant s’immerger à nouveau dans cette salle obscure. La fascination est réelle. L’art cinématographique a ce pouvoir : il vous subjugue. Du moins, il me subjugue.
 
Puisque cet art me fascine, j’ai entrepris de longues études sur le sujet. Même après plusieurs années sur les bancs d’école, ma fascination demeure intacte, quoique moins naïve. À un point où je me suis même demandé (naïvement), un jour, si j’étais lesbienne à cause du cinéma. (Je sais. J’entends vos rires…) Je m’explique: dans les «vieux» films hollywoodiens, la femme est toujours à l’avant-plan, cadrée, habillée, éclairée et maquillée pour séduire. Vous me direz que c’est la même chose avec l’homme, mais je vous répondrai que c’est faux, particulièrement à l’époque où il n’y avait que des hommes (hétéros) derrière la caméra. Et pour cause, on ne compte plus les actrices qui se déshabillent devant la caméra, le cas masculin étant beaucoup plus rare. Bien sûr, cela tend à changer dans le cinéma contemporain où TOUT le monde veut s’exposer à tout prix, et où on expose tout le monde, car la nudité fait vendre, dans un monde en «cinquante nuances de gris»; mais croyez-moi, la femme-objet au cinéma, ne date pas d’hier… Nul besoin d’une maîtrise en cinéma pour le constater. Du coup, en voyant toujours ces belles femmes, mises en valeur à l’écran, je me suis demandée si le processus de projection-identification n’avait pas eu une influence sur ma psyché et mon désir lesbien. J’aurais dû demander à Freud… ou faire un doctorat sur le sujet.
 
Quoi qu’il en soit, je ne compte plus les moments où j’ai fui mes préoccupations quotidiennes et pleuré ma vie au cinéma. Que ce soit au Guzzo ou à la Cinémathèque québécoise. Cela dit, pour le type de soirée je-pleure-ma-vie-toute-seule-comme-une-pas-de-vie-au-cinéma, je recommande le Guzzo; avec le bruit des nachos, supplanté du son Dolby (assourdissant), vos pleurs se perdent en décibels. Je rêve d’un Bridget Jones’s Diary, version lesbienne avec Renée Zellweger (et un pot d’Häagen-Dazs). J’envie le héros (masculin), particulièrement dans les films où joue Marilyn Monroe…
 
Bien sûr, je ne compte plus les films où j’aurais aimé voir un couple lesbien, au lieu d’un couple hétérosexuel. Mais comme toute minorité, je transpose ces histoires qui s’adressent à la majorité. Voyez-vous, j’ai souvent entendu la remarque «c’est un film avec un couple de lesbiennes, je ne peux pas m’identifier, ça s’adresse pas à moi, ça m’intéresse pas, c’est pas mon monde». Là j’ai le goût de chanter «L’ouverture de l’es-prit n’est pas une fracture du crâne», comme Ariane Moffatt dans Aquanaute. Lorsque vous vous amusez (ou pas) à regarder un film qui ne reflète pas votre réalité, l’identification au héros est tout de même possible, et ce, même s’il n’a pas la même orientation sexuelle, couleur de peau, sexe, nationalité, langue (OK. faut faire l’effort de lire les sous-titres… et de transposer). Ceci est redevable à l’une des plus belles qualités du cinéma, la mise en scène de l’universalité de l’être. 
 
À tous les hétéros qui liront cette chronique, je vous invite à vous immerger dans la salle obscure lors du festival image+nation, pour découvrir des histoires de nous-mêmes. Au final, elles ne sont pas si différentes des vôtres. Parfois en marge de celles habituellement présentées au grand écran, elles méritent néanmoins d’être racontées, d’illuminer la salle obscure. C’est là que la magie s’opère.
 
La 31e édition d’image+nation, 
festival de films LGBT de Montréal, se tiendra du 22 novembre au 2 décembre 2018. 
Cinéma, Cinéma (1987), 
chanson interprétée par Chloé 
Ste-Marie & François Guy, composée par Gilles Carle, François Guy, Pierre Marchand, pour les 50 ans de l’ONF.