Ngabo et son nouvel album BEC

Toutes couleurs unies

Patrick Brunette
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John Londono
Photo prise par © John Londono

Sur la pochette de son prochain EP « BEC », on le voit couché par terre dans la verdure, fleurs jaunes à la main. Il porte du vernis à ongles bleu et, peint sur son front, un triangle rose inversé qui dévoile les couleurs de l’arc-en-ciel. Ngabo affiche dorénavant ses couleurs. Rencontre avec un musicien coup de cœur.

C’était en 2011. Je ne me rappelle plus comment, mais le premier disque de Ngabo a atterri dans mon lecteur CD. Coup de cœur instantané pour cet artiste de la relève. Voix chaude, ambiance électro, musiques accrocheuses. Je craque. J’apprends qu’il est gai et l’invite à venir faire une prestation lors d’un Gala Arc-en-Ciel. Je découvre alors un homme sensible, allumé, drôle. Je lui lance alors une invitation : une entrevue sous forme de portrait pour Fugues. Ce n’est pas l’envie qui manquait. Mais pas question d’accepter avant d’avoir fait son coming out auprès de ses parents vivant au Congo. Sept ans plus tard, il m’accueille chez lui et se livre en toute simpli-cité.
 
Congo 
Assis à sa table de travail dans son salon, il accepte de me montrer les premières images de son prochain clip, la chanson Maquisard , une des quatre nouvelles pièces de son prochain EP, disponible en novembre.NGABO
 
« Regarde, on a fait le tournage du clip dans un cimetière d’avions. C’est juste à côté d’où j’habitais. Enfant, j’allais souvent jouer dans ces avions. »
 
Ngabonziza Kiroko est né à Byahi, au Congo. Il a quitté ce pays à 20 ans. « Je suis gai et je savais que ça marcherait pas pour moi au Congo. » 
 
Le clip continue de rouler. On le voit dans un lac, le lac Kivu, aussi très associé à son enfance. « Je me rappelle que j’allais souvent m’y baigner avec mes cousins. Après l’école, on allait chercher l’eau là et on en profitait pour se laver et nettoyer nos uniformes scolaires. Et pendant que nos vêtements séchaient, je me souviens que je trouvais ça beau de voir mes cousins… mais je savais que c’était pas normal (rires)! »
 
Il découvre son attirance pour les gars alors qu’il a 11 ans. « Et je savais que je ne pouvais pas en parler, que c’était un interdit. » Aucun modèle gai à l’horizon, l’homosexualité ne fait pas partie non plus de son vocabulaire à ce moment.
 
Ce n’est que des années plus tard qu’il apprend qu’avant l’arrivée des Blancs au Congo, un certain comportement homoérotique avait existé. « À l’époque, mon peuple, les Tutsis, était des éleveurs de bétail. Avant que les colons arrivent, il y avait cette tradition où les hommes partaient avec leurs troupeaux accompagnés des garçons du village. Ça a l’air que c’était normal que les hommes couchent avec les jeunes quand ils se retrouvaient privés de leur femme. Quand tu regardes les histoires d'autres peuples, tu vois qu’il y a beaucoup de comportements comme ça qui ont existé, notamment chez les Romains. Quand la religion catholique est arrivée, ça a tout scrappé! »
 

«J’en ai parlé à ma mère et mes sœurs. Avec mon père, on n’en a pas encore parlé. Mais il le sait, car j’ai presque 40 ans et à cet âge-là, chez nous, t’es censé avoir une famille, des enfants. Moi, ce qui importait, c’est qu’il ne me parle plus de mariage. ».

NGABO
 
Montréal
En quittant le Congo à 20 ans, il est passé par l’Angleterre (« J’ai vraiment pas aimé ça ») et par Ottawa avant d’atterrir à Montréal en 2005. Il se sent bien ici. Le Mile-End, le Quai des Brumes, Notre Dame des Quilles, les soirées Moonshine. Tout ça, c’est chez lui. « Ma vie, c’est au Québec», dit-il. Mais il reste très attaché au Congo. «Cette année, c’était la première fois en six ans que j’allais voir mes parents. Pis ça m’a vraiment fait du bien. » 
 
Son voyage a été l’occasion de faire son coming out. «J’en ai parlé à ma mère et mes sœurs. Avec mon père, on n’en a pas encore parlé. Mais il le sait, car j’ai presque 40 ans et à cet âge-là, chez nous, t’es censé avoir une famille, des enfants. Moi, ce qui importait, c’est qu’il ne me parle plus de mariage. »
 
Fils aîné de son père, Ngabo ne cache pas qu’il ne l’a pas eu facile. « J’ai eu une relation combative avec lui depuis mon enfance. C’était très violent. Il voyait que j’étais maniéré. Aujourd’hui, je ne porte pas de shorts parce que j’ai trop de cicatrices sur les jambes. À l’époque, je comprenais rien : pourquoi était-ce toujours moi qui ramassais les coups? C’est plus tard que j’ai compris. Et j’ai eu pitié de lui, car il ne savait rien de ce qu’était l’homosexualité. »
 
Quand il parle de sa mère, c’est avec beaucoup de tendresse. «Quand on s’est vus au Congo, elle savait que je ne partirais pas de là sans que je lui aie parlé et je sentais qu’elle était prête. Je lui ai dit : “ Maman, tu sais, je ne veux pas vraiment me marier comme mes frères… ” Et elle ne m’a pas laissé continuer en me disant qu’elle savait. On s’est mutuellement pris dans nos bras et on a pleuré. »
 
Ngabo me rappelle les fois où je l’ai invité à se livrer dans les pages de ce magazine. « Au début, tu voulais que j’en parle ouvertement. Je ne voulais pas que ce soit trop violent pour mes parents, qu’ils vivent la honte avec le village, avec la famille élargie. Mais là, ma mère m’accepte. Je me sens beaucoup plus libre de vivre ma vie ouvertement. »
 

«BEC, c’est une chanson espiègle, autodérisoire. On y rencontre des citadins romantiques. C’est un peu mon monde. Car à Montréal, on vit dans une bulle d'harmonie par rapport aux gais, aux queers.»

 
«BEC, c’est une chanson espiègle, autodérisoire. On y rencontre des citadins romantiques. C’est un peu mon monde. Car à Montréal, on  vit dans une bulle d'harmonie par rapport aux gais, aux queers.»Musique
Enfant, il vivait à côté d’un aéroport et son rêve était de devenir… pilote d’avion! « Je les trouvais beaux avec leurs uniformes!» Mais c’est la musique qui le fait vibrer aujourd’hui. D’enfant de chœur dans son église au Congo, il est devenu auteur-compositeur-interprète. 
 
Enfant, il a baigné dans la musique populaire congolaise. Aujourd’hui, il propose ses propres créations (et on l’a aussi vu à quelques reprises à l’émission Belle et Bum à Télé-Québec). 
 
Après son premier album éponyme en 2011, Ngabo a lancé deux EP, en anglais cette fois-ci,  en 2014 et 2016, sous l’appellation Dear Denizen. « Denizen, c’est un vieux mot anglais, qui fait référence à quelqu'un de naturalisé dans un pays où il n’est pas né. C’est aussi quelqu'un qui fréquente une place de façon régulière. » C’est sous ce nom qu’il lancera le 9 novembre prochain BEC , son prochain EP.  Un album « très Montréal, très moi, avec aussi des chansons plus engagées politiquement ».
 
Et déjà, il parle de son prochain album qui devrait sortir en septembre 2019 avec des collaborations, dont Lisa LeBlanc et Klô Pelgag. 
 
Avec la quarantaine qui approche, Ngabo se sent bien dans sa peau comme jamais et se sent prêt à relever de nouveaux défis. C’est même lui qui a réalisé ses deux derniers vidéoclips, Maquisard et BEC. 
 
« BEC, c’est une chanson espiègle, autodérisoire. On y rencontre des citadins romantiques. C’est un peu mon monde. Car à Montréal, on vit dans une bulle d'harmonie par rapport aux gais, aux queers. Je voulais montrer quelque chose de drôle, qui dévoile cette ouverture d’esprit. » Au visionnement de cette vidéo, son père lui a demandé : «Pourquoi deux jeunes Blancs te lèchent la face ? »  Sourire de Ngabo. 
 
Le mini-album BEC de Ngabo sera disponible dès le 9 novembre 2018
Lancement de BEC : 8 novembre au Ministère (4521 Saint-Laurent, Montréal)