À l'affiche dès le 7 décembre

Séduire et survivre… dans Plaire, aimer et courir vite

Yves Lafontaine , Martin St-Onge
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Plaire, aimer et courir vite
Photo prise par © Plaire, aimer et courir vite
Plaire, aimer et courir vite
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Plaire, aimer et courir vite
Photo prise par © Plaire, aimer et courir vite

Présenté lors de l'ouverture du plus réçent festival Image+Nation, Plaire, aimer et courir suit l’histoire et la course de Jacques, un écrivain atteint du VIH, qui rencontre Arthur et ne peut s’empêcher de rêver alors à une autre vie. À la fois comédie et belle tragédie, le film qui prend l'affiche le 7 décembre, est très émouvant, sans jamais tomber dans le pathos. Une réussite à tous les égards, signée Christophe Honoré, qui répond, ici, à quelques questions.

Plaire, aimer et courir vite  devait à l’origine s’intituler Plaire, baiser et courir vite. Le changement de titre fait plus honneur à la tonalité du film car au fond, même si on y baise, c’est l’amour qui en est le point central. De la baise, la caméra s’attarde beaucoup plus souvent sur l’avant, l’après, et surtout le pourquoi.  

Le sexe n’est jamais une fin en soi, y compris pour ceux qui se sont jurés une existence à baiser dans les stationnements souterrains, dans les week-ends au bord de la mer ou dans la cour de leur immeuble. Christophe Honoré cite volontiers Querelle de Fassbinder, avec lequel son film partage la pulsion du sexe, mais ne peut s’empêcher de laisser ses élans à plaisanter reprendre le dessus. 

Dans Plaire, aimer et courir vite, on baise, et ensuite on espère tomber amoureux. À l’image de son titre hédoniste, le film est le cri d’amour d’êtres qui cherchent encore à aimer, différemment, jusqu’au bout. Comment continuer à sentir le frisson de la passion, comment continuer à bander entre deux hospitalisations, comment envisager un engagement dans une situation qui vous pousse à tout laisser? Avec Plaire, aimer et courir vite,  Honoré réalise son plus beau film, le plus vivant, et le plus incarné. 

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Christophe Honoré, comment résumeriez-vous votre film? 

Un premier amour et un dernier amour. Un début dans la vie et une fin dans la vie, à travers une seule et même histoire d’amour, celle du jeune provincial Arthur et de l’écrivain agonisant Jacques. Le film conjugue cette association de sentiments : l’élan et le renoncement. L’histoire d’amour racontée précipite deux choses : d’une part les débuts dans la vie d’Arthur, d’autre part la fin de la vie de Jacques. Il est possible que, sans cet amour, Jacques aurait vécu plus longtemps, parce qu’il est précipité dans l’idée que sa maladie, le sida, le rend inapte à cet amour, qu’il n’est plus capable de le vivre. Je crois que le vrai sujet du film est là, dans les effets contraires de l’amour. C’est un film qui assume sa part de mélodrame, mais pas tant du côté de l’amour impossible que de la vie impossible. 

Cette histoire-là a-t-elle une valeur particulière pour vous ?

C’est toujours un peu dangereux de chercher des explications intimes après coup, parce qu’il y a au fond tout un faisceau complexe de raisons ou de motivations qui vous portent à écrire une histoire. Disons que je souhaitais revenir à une sorte de réalisme et à une histoire à la première personne : le réalisme du récit personnel... D’autre part je voulais faire revivre les années 90. Je voulais me servir de la fiction pour faire revivre l’étudiant que j’étais à cette époque, et faire revivre cette figure de l’écrivain que j’aurais rêvé de rencontrer, ce qui ne s’est jamais produit. Je me suis mis presque naturellement à relire Hervé Guibert, Bernard-Marie Koltès, Pier Vittorio Tondelli, Jean-Luc Lagarce... Je me suis senti animé par une forte et belle envie d’écrire, qui aurait aussi pu donner naissance à un roman puisque je ne me posais à cet instant aucune question de mise en scène. L’écriture, du coup, a été vive et rapide : cinq ou six semaines. Progressivement, les personnages de Jacques et Arthur ont aussi convergé : c’est un peu le même personnage à deux moments de sa vie. Dans les yeux du plus jeune, l’autre est un modèle, une aspiration. Dans les yeux de Jacques, Arthur est une évocation de sa propre jeunesse, presque un souvenir.


Le film donne le sentiment d’être aussi animé par une volonté de réparation.

J’appartiens à une génération d’artistes et d’homosexuels pour lesquels aborder la question du sida est particulièrement délicat et compliqué. Parce qu’il fallait sans doute entendre d’abord la parole des malades avant celle de ceux qui ont été témoins sans être victimes. C’était une priorité. Et puis il y a eu un délai, un temps nécessaire avant d’oser prendre la parole... 

Aujourd’hui encore, je me sens inconsolé de la mort de gens que j’ai connus et de ceux que je n’ai pas connus, mais que j’aurais rêvé de rencontrer, et qui continuent toujours à m’inspirer. Ils ont provoqué chez moi le désir de cinéma et de littérature, mais je n’ai jamais pu envisager sinon une transmission du moins une rencontre avec eux et, aujourd’hui, je le ressens toujours profondément comme un manque. Ce film est pour moi une manière de faire revivre ce manque de manière romanesque et de m’offrir par la fiction la possibilité d’une rencontre qui n’a pas eu lieu.


La reconstitution que vous faites des années 90 est construite de citations et de références culturelles, à la littérature, au cinéma et à la musique… 

Reconstituer les années 90, c’est travailler sur un temps non révolu, et c’est beaucoup plus compliqué que de reconstituer un passé plus lointain. L’idée générale de la direction artistique était de recréer un temps sans le reconstituer. Dans ce cadre, les références culturelles sont très utiles. Les citations, les films évoqués dans Plaire, aimer et courir vite, et même les piles de livres que l’on voit dans les chambres sont vraiment puisées de ma jeunesse. Je crois beaucoup que nous sommes formés, influencés, dans nos manières de ressentir et de penser, par les livres lus, les musiques et chansons entendues, par les films qui ont compté dans nos vies. Plutôt que s’embêter à reconstituer minutieusement les décors en convoquant toutes les voitures et menus détails qu’il faut, j’ai pu vérifier qu’un livre, une affiche, une musique fabriquent des choses plus intéressantes... Les années 90 sont pour moi une époque non-révolue bien que vingt ou vingt-cinq ans ont passé... 

Le film est  charnel, sans être excessivement sexuel. Comment avez-vous abordé les scènes d’amour au moment du tournage?

Au moment de tourner Ma mère,je m’étais dit naïvement que j’apprendrais quel metteur en scène j’étais selon la manière dont je serai capable de tourner des scènes sexuelles. Et pour Ma mère, il y en avait tous les jours ! Ça avait été une telle tension, une telle saturation, que je ne me suis pas remis dans cette situation-là avant un bon moment. Au fond ça m’embarrassait beaucoup. Mes films suivants sont des films prudes. L’envie est revenue progressivement. Pour Plaire, aimer et courir vite, Pierre Deladonchamps, qui joue le personnage de Jacques, a été un allié très sûr. Il a un rapport à la nudité particulièrement libre pour un acteur masculin. Vincent était un peu anxieux bien sûr, il n’avait pas été encore vraiment mis dans ce genre de situation, où il est fortement identifié comme un objet de désir. Je fais très peu de prises sur ces scènes-là, en réduisant l’équipe au maximum, et je joue moi-même la scène auparavant pour l’expliquer aux acteurs. Dans l’ensemble, le film est assez doux sur la sexualité, c’est charnel et intime. 


Comment les deux acteurs principaux ont-ils investi leurs personnages?

Vincent Lacoste est vraiment jeune sans être un débutant. Il a une grâce très particulière dans la façon de faire vivre Arthur et les dialogues. Quand je l’ai rencontré, j’ai découvert quelqu’un de délicat et très cinéphile, ayant une nature profondément littéraire. Il échappe à tous les clichés. Pierre, dans le rôle de Jacques, m’a très sincèrement impressionné. Il a une souplesse inouïe, quelque chose qui tient de l’abandon et que l’on retrouve plutôt chez les actrices, rarement chez les hommes. Cette confiance absolue dans le film est très précieuse pour un metteur en scène, et très émouvante. Enfin, j’ai eu la chance de tourner avec Denis Podalydès que je rêvais depuis longtemps de mettre en scène. Sa force, son intelligence hissent les scènes vers une joie de la représentation. Il a ce talent de secourir la fiction en lui offrant un ton, une musique imprévisible.

 

PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE, de Christophe Honoré, à l'affiche à Montréal dès le 7 décembre