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De l’Algérie au Sénégal en passant par la France

André Roy
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Qu’est-ce que l’homosexualité dans la vie des gens et des peuples, surtout en Afrique où le fait d’être gai peut vous mener à l’assassinat et à la mort? On l’a vu récemment avec ce qui se passait en Syrie avec les djihadistes jetant du haut d’un immeuble un homme attaché à une chaise ou une femme lapidée et brûlée. Il y a du chemin à faire pour que les femmes et les hommes gais soient acceptés comme des personnes à part entière, ayant les mêmes droits que les autres citoyens.

sarrNina Bouraoui touche un peu ce sujet dans son roman aux accents biographi-ques et au titre décalé (ou ironique), Tous les hommes désirent naturellement savoir (l’expression est d’Aristote). Cette écrivaine née en France, mais ayant vécu en Algérie, emploie le «je» pour décrire son enfance, son déracinement (sa famille retourne en Algérie), sa difficile vie d’adulte, sa détresse d’être homosexuelle, ses premiers pas dans les sorties dans les bars. Elle sent chez elle une schize du sujet femme, séparée entre deux identités contradictoires, deux cultures qu’elle voudrait assumer et qui lui barrent l’accès au réel. Ne lui reste pro-bablement que la volonté d’avoir une écriture française pour la sauver, ce qu’elle avait déjà interrogé dans ses livres précédents, en particulier dans Garçon manqué (2013) avec lequel son dernier roman a beaucoup d’affinités, à la fois dans son discours et dans son esthétique. Elle est donc proche de l’autofiction des écrivaines Annie Ernaux et Christine Angot et de l’écrivain Hervé Guibert, mais son écriture est moins violente, moins brutale dans sa frontalité entre l’écriture et la vie. Sa plume est moins sèche aussi. Quoique ses phrases soient courtes et que ses chapitres le soient aussi (le livre est formé de fragments), Nina Bouraoui réussit à émouvoir (il faut lire, à cet effet, son meilleur livre, Beaux rivages, publié en 2016).
 
Ses lecteurs et ses lectrices ne seront donc pas dépaysés pas son nouveau roman. Le livre suit deux grandes lignes chronologiques d’événements, ceux de sa jeunesse et ceux de son âge adulte en tant que femme aimant les femmes. Que ce soit sa vie déchirée en Algérie au moment de la terreur semée par les islamistes ou ses errances dans la nuit parisienne, elle se trouve dans une indétermination constante quant à son destin et à son avenir. La nostalgie se mêle sans relâche à ses chagrins, ses hésitations, ses désaveux, ses passions perdues et retrouvées, entre soupirs et idées noires, en particulier envers Ely et Julia rencontrées au bar lesbien, le Kat. On est devant une écrivaine tourmentée qui voudrait savoir où va tous les hommeson destin. Elle fouille son passé, interroge son présent, elle cherche une vérité unique dans un mouvement de va-et-vient entre ce qui était avant et ce qui viendrait après. Elle ressasse sans arrêt son histoire, rumine sur le chemin tortueux de son enfance et de son quotidien gai. Le roman pourra lasser celles et ceux  qui ne seront pas sensibles à l’écriture simple, pleine de finesse et mélancolique de Nina Bouraoui. C’est pourtant une fiction à lire pour savoir justement ce qu’est la recherche d’une identité pleine et entière, entre le désir d’aimer et le désir d’écrire.
 
Les hommes, dans le troisième roman du Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, n’ont pas, eux, la disponibilité ni le courage de s’affirmer homosexuels. Ils vivent dans la terreur d’être dénoncés. On est en Afrique de l’Ouest, et il n’est pas bon d’être góor-jigéen, ce qui veut dire «homme-femme» en langue wolof. Si tu n’es pas exclu de ta communauté, si tu n’es pas assassiné, ce sera, une fois mort, la revanche, la punition. On ne te pardonnera pas ta sexualité: tu ne seras pas enterré. Ou bien, tu seras déterré, comme Amadou, cet homme tiré hors de sa tombe au cimetière pour cause d’homosexualité. C’est ce que découvre sur vidéo Ndéné Gueje, jeune professeur de lettres classiques qui n’en peut plus de l’hypocrisie et de la moralité traditionnelle qui pèsent sur l’enseignement (on lui reprochera d’enseigner Verlaine, connu pour sa relation avec Rimbaud). Il se mettra à la recherche du passé de cet homme, va voir sa mère, mais ses démarches suscitent incompréhensions, puis suspicions et rumeurs malveillantes. Il cherche à comprendre d’où viennent le rejet des homosexuels et la cruauté qu’on leur inflige. Il vit dans un pays musulman, et comme dans tous les pays musulmans, croît une intolérance envers la différence. Ce professeur a étudié en France et, de retour dans son pays natal, fait face aux désillusions. Il voudrait éveiller les consciences, mais il le sait, c’est presque impossible. La médisance sur lui, que lui révèle un confrère, le force à quitter son village natal pour aller dans la capitale. Ndéné n’est pas un lâche, mais un homme lucide, prêt à mourir pour défendre ce qu’il appelle le Mal, soit l’homosexualité. Dans une belle écri-ture, souvent poétique, Mohamed Mbougar Sarr livre un roman à la narration classique qui se veut, sans qu’il n’y paraisse, un pamphlet pour la justice et l’acceptation de la différence. 
 
Tous les hommes désirent naturellement savoir / Nina Bouraoui, Paris, JCLattès, 2018, 264 p.
 
De purs hommes / Mohamed Mbougar Sarr, Dakar, Philippe Rey / Jimsaan, 2018, 191 p.