LES MIGNONS : l’amour c’est la guerre!

Aprolétaires* de tous les pays

Frédéric Tremblay
Commentaires
Frédéric Tremblay
Peut-être est-ce parce qu’il a atteint un plateau dans l’épanouissement professionnel qu’il tire de sa pratique médicale. Peut-être est-ce parce que, après avoir vécu une sorte de lune de miel avec l’idée du polyamour et son application dans sa vie, il s’est stabilisé dans quelques relations et a compris qu’il ne tirait plus qu’un bénéfice marginal décroissant du fait d’en initier de nouvelles. Peut-être est-ce parce qu’il s’ennuie de sa jeunesse manifestive, où il s’enflammait à toutes les occasions possibles et discutait à mort. Quelle qu’en soit la raison, Valentin se remet ces derniers temps à avoir le gout d’argumenter. Peu importe le sujet au fond : il trouve quelque chose d’appréciable en soi dans la jonglerie logique du débat, qu’il n’expérimente qu’à moitié dans la réflexion biologique.
 
 
Il s’essaie d’abord avec les mignons et avec Louise, mais il constate vite que l’automne les rend autant apathiques qu’il l’énergise, lui : il sent plutôt de leur part une volonté de se confier, de parler de leurs moindres petits maux physiques et psychiques, que de s’abandonner à corps perdu aux plaisirs de la contradiction. Il tâte ensuite le terrain auprès de ses amoureux, qui, de leur côté, agissent comme s’ils risquaient de porter atteinte à l’intégrité du couple en tenant leur position trop longtemps. Quand il arrive à la conclusion qu’il ne trouvera pas dans la réalité les joueurs qui lui relanceront la balle de l’esprit, il se dit qu’il peut aussi bien le faire avec un mur : et donc il se met à chercher en ligne des forums de débats. Il en trouve qui sont dédiés spécifiquement à la rhétorique écrite, mais les gens semblent si peu y vivre leurs idées qu’ils finissent par s’entendre rapidement après avoir présenté avec grandiloquence ce qui n’était au fond que de l’air.  C’est donc sur des sites de débats politiques qu’il aboutit finalement.
 
Il initie des conversations, il répond à d’autres, il argumente et contrargumente. Il y trouve une satisfaction intellectuelle si forte qu’il doit s’efforcer de ne pas la laisser mettre de côté, tous ensemble, son travail, ses loisirs et sa vie sociale. Il lui faut revenir à un certain calme dans son rapport avec les idées pour commencer à évaluer les gens avec qui il discute au-delà de leurs thèses, et de même pour apprécier le contenant de l’exposition de leurs pensées en plus du contenu. C’est à ce moment qu’il est particulièrement impressionné par un autre membre du forum, au point de le contacter en message privé. Il n’a absolument aucun indice de son identité – ni son sexe, ni son âge, ni son origine –, mais il sait rien qu’à le lire qu’il pourrait s’en faire un ami. Son intuition est vite confirmée à travers leur échange personnel. En parlant de tout et de rien, il finit par apprendre qu’il s’appelle Philip, qu’il s’agit d’un Libanais de 28 ans, homosexuel, qui vit plutôt difficilement cette différence d’orientation, entre un père machiste au possible et une mère qui, même en l’aimant de tout son cœur, désapprouve ses choix pour des motifs reli-gieux. Son plus grand rêve est d’échapper à cette atmosphère étouffante; il rêve depuis longtemps d’aller étudier à l’étran-ger, mais il n’ose pas faire le grand saut.
 
Aussitôt cette histoire lue, Valentin en fait sa cause. Avec le même enthousiasme et la même détermination qu’il endosse les pathologies de ses patients pour leur trouver des solutions, il se lance dans ce problème comme dans un défi supplémentaire. Pour commencer, il se dit qu’un récit inspirant ne peut pas nuire. Il raconte donc comment, Français au début de l’âge adulte, il vivait une situation familiale relativement similaire (quoique probablement moins sombre, convient-il), combien il détestait l’éducation médicale telle qu’elle se faisait en France et avait envie, enfin, de voir le monde. Il revient sur ses hésitations, ses tergiversations avec lui-même, et sur ce qui l’avait décidé enfin : la réalisation, un beau jour, en relisant son journal intime, qu’il y pensait depuis plus de cinq ans et qu’il n’avait encore rien fait pour concrétiser son projet. À partir de là, tout s’était fait très vite : les contacts avec la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, l’annonce à ses amis et à sa famille, les billets d’avion... Et bonjour Montréal!
 
Alors quelque chose de merveilleux se passe : le déclic se fait pour Philip encore plus rapidement que pour lui. Il lui apprend s’être inscrit en littérature française à l’Université de Montréal, et il lui annonce même la date de son arrivée. Au prochain souper des mignons, Valentin leur dit avec un trémolo dans la voix : « Vous n’arriverez pas à me croire : j’ai convaincu un gay libanais de venir refaire sa vie au Québec. C’est fou, non? » On devine sa joie et on le félicite, mais il sent que c’est fait avec une sorte de mollesse – et de la part de Louise, même avec un froncement de sourcil. « Qu’est-ce qu’il y a? » Elle répond : « Bah moi, tu sais, j’étais pas tout à fait contre l’idée d’en prendre moins... » Valentin n’en revient pas. « D’abord, il y a une différence entre un immigrant et un étudiant étranger qui vient faire une session. Et puis, s’il finit par s’établir ici? Tu ne te rends pas compte que c’est ce que j’ai fait, moi? Dans son cas, c’est encore mieux : c’est un gay de plus à qui on a permis de s’affirmer et d’aimer au grand jour! C’est génial! Il faut en faire un combat de libération mondial, pas s’arrêter seulement à sa ville et son pays! » Louise marmonne puis change de sujet. À l’heure de leur départ, elle le prend à part et lui dit : « T’as bin raison, mon p’tit gars. Ton nouvel ami mérite que je l’accueille mieux que ça. On organise un p’tit comité pour le recevoir à l’aéroport? »  
 
* APROLÉTAIRES  : «qui n'a pas d'enfants».
Dans la Rome antique, le terme «proétaire» signifiant «qui se reproduit/qui a des enfants».