Où sont les lesbiennes?

C’est le temps d’une dinde

Julie Vaillancourt
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Julie Vaillancourt

Au moment d’écrire ces lignes, l’Halloween vient tout juste de se terminer. Pourtant, je me sens dans l’esprit des fêtes depuis un bon deux semaines, et ce, bien malgré moi. Peu importe où je vais, il y a des décorations de Noël. J’ouvre la télé, le Père Noël essaie de me vendre des bébelles, de me passer un sapin, à tout prix. Bien sûr, au moment où vous lirez cette chronique, on vendra déjà les articles de St-Valentin…

C’est incontestable, Noël est une fête commerciale. Comme toutes les autres d’ailleurs. On n’essaie pas seulement de nous vendre des bébelles, mais aussi des idéaux liés aux célébrations. À l’Halloween, tout le monde sillonne les rues avec ses enfants, parce que tout le monde donne des bonbons et tout le monde a des enfants. À la St-Valentin, tout le monde aime le chocolat et tout le monde est en couple. À Pâques, tous ont cette irrésistible envie de faire la chasse aux cocos (et de renouer avec leur passé judéo-chrétien). Vraiment? Qu’en est-il de Noël?
 
À Noël, tout le monde fait un beau gros sapin en famille et s’offre plein de cadeaux. Tout le monde reçoit, chez lui, à souper et donc tout le monde est invité, chez les autres, pour souper. Tout le monde a de grosses familles et tout le monde est heureux. Regardez la télé et constatez: de Walmart à Canadian Tire, les belles familles heureuses et nombreuses sont toutes attablées; on y boit et y mange à profusion, la dinde trône au milieu de tout ce beau monde (parents, enfants, grands-parents, oncles et tantes, chiens et chats), pendant que le sapin scintille de joie en arrière-plan et qu’on entend «Minuit Chrétien» chanter nos valeurs. Vraiment?
 
Pour ma part, tout ceci est admirablement surfait. Je ne suis pas proche de mes oncles et mes tantes, alors ils ne sont pas autour de la table. Comme mes grands-parents sont tous décédés, ils n’y sont pas non plus. Comme je suis enfant unique, comme ma mère d’ailleurs, il n’y a pas de frères ou de soeurs autour de notre table. Personne ne court autour du sapin (car je n’ai ni enfants, ni chiens, ni chats). Il serait d’ailleurs difficile de courir autour du sapin, car je n’en fais plus depuis que je suis célibataire. Ne reste que ma mère, mon père et moi, autour de cette table. Pour l’expérience complète, synchronisez le 553 sur illico, pour ajouter le faux feu de foyer qui crépite toute la soirée. O.K. C’est vrai que le faux feu de foyer est pathétique, mais pour le reste, c’est ma famille, ma réalité, simplement. Lorsque j’étais en couple, ils accueillaient ma conjointe à bras ouverts. C’était notre petite famille. Le nombre ne fait pas le bonheur, au même titre que l’argent d’ailleurs. Lorsque mes grands-parents paternels étaient vivants, nous étions plus d’une centaine à célébrer Noël. Un drôle de party, certes, impersonnel. Et cette sempiternelle question: «As-tu un petit chum?» Clairement, l’image sociale et familiale du temps des fêtes, n’est pas celle de la majorité des gens, au contraire de ce que Père Noël veut bien nous faire croire.
 
Pendant plusieurs années, je travaillais le 25 décembre, dans les cuisines d’une résidence pour personnes âgées. D’abord, il y a cet infâme cadeau, souvent récurrent (malheureusement): la gastro. Dans la salle à manger, on tente tant bien que mal, de préserver l’atmosphère: la dinde et les atocas sont servis et le musicien a beau pianoter mon beau sapin, y reste pu grand monde à la fin du repas pour couper la bûche… Parlant de monde, gastro ou pas, nombreuses sont les personnes âgées abandonnées à elles-mêmes par leurs familles dans le temps des fêtes. Lorsque j’allais visiter ma grand-mère en CHSLD avec mes parents pour Noël, elle était une des «chanceuses» à recevoir de la visite. En cette période des fêtes, j’ai une pensée pour tous ces ainés qui se retrouvent seuls. Pour tous ceux et celles qui ne se reconnaissent pas dans les pubs de familles-hétéros-full-joyeuses-et-nombreuses de Canadian Tire, McDo ou Walmart. 
 
Pour ceux qui immigrent au pays et qui ne peuvent célébrer avec leur famille. Pour ceux qui pleurent le deuil d’un proche, en cette période des fêtes. Ceux pour qui la pauvreté les empêche tout simplement de célébrer. Et finalement pour ceux qui assistent au méga-gros party de famille, comme dans la pub de Canadian Tire, mais qui s’emmerdent, silencieusement. Bref, à tous ceux et celles qui ne se reconnaissent pas dans le modèle présenté, sachez que vous n’êtes pas seul(e)s. En vous souhaitant, quand même, un joyeux Noël!