AU-DELÀ DU CLICHÉ

Je ne serai jamais un gai de party

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

Dès la fin de mon adolescence, j’ai senti que je détonais : je buvais peu, je fuyais la drogue comme la peste, je me sentais profondément mal dans les clubs et je détestais les bars où le niveau de décibels faisait du small talk une obligation. Malheureusement, l’impression d’être inadéquat a été décuplée quand j’ai découvert à quel point le party, la consommation et les courtes nuits étaient valorisés dans la communauté gaie. En réalisant que « Je sors donc je suis » est le modus operandi d’un grand nombre d’homosexuels, je me suis senti marginalisé dans un groupe déjà minoritaire. 

Lorsque j’ai découvert l’humoriste Hannah Gadsby sur Netflix, j’ai compris que je n’étais pas seul à porter ce poids. Dans son spectacle Hanette, dans lequel elle parle de dépression et de sa volonté de quitter le stand up, elle évoque aussi un questionnement : «Where are the quiet gays?». Ayant grandi en Tasmanie, une île au large de l’Australie, elle a longtemps perçu la communauté LGBTQ à travers le prisme de la télévision, qui renvoyait des images des participants les plus colorés, peu vêtus et festifs du défilé de la Fierté. J’ai déjà expliqué dans une chronique que la flamboyance a sa place dans ce type d’événements et que le malaise avec la nudité dénote un rapport malsain avec le corps. Cela dit, ces images illustrent tout de même un élément central dans les mœurs de la communauté : la valorisation des party animals. 
 
Dans l’esprit de plusieurs gais, on est un « gars plate » si on ne prévoit pas une beuverie par semaine, si on ne va pas au Piknic électronik au moins huit fois dans l’été, si on n’est pas intéressé par les méga partys (Kode, Black & Blue, Bal en blanc), si on refuse le troisième verre qu’on nous offre, si on rentre vers minuit parce qu’on travaille le lendemain et si on a un profond malaise avec le concept voulant qu’on dormira quand on sera vieux… Malgré le genre de divertissement que chérissent plusieurs homosexuels, ma vie n’est pas ennuyante. Je vois mes amis plus souvent que la moyenne pour des soupers, des activités sportives, pour aller au cinéma et pour voir des spectacles (théâtre, musique, danse, cirque). Je préfère assumer ma non-appréciation de la musique électro, plutôt que de passer des heures dans un endroit où je n’aurai aucun plaisir, seulement parce que c’est supposément bien vu d’aller à ses partys ou parce que plusieurs amis que j’adore y sont. 
 
Chaque année, je fais un, deux ou trois voyages à l’étranger et je passe une dizaine de week-ends hors de Montréal. J’apprécie les courtes nuits quand elles se présentent, parce que j’ai jasé, déconné ou sexé jusqu’à quatre heures du matin, mais j’ai trop envie de profiter de ma vie éveillé et pleinement conscient pour croire qu’il vaut mieux faire attention à son corps seulement quand on est vieux. Et même si plusieurs de mes proches imaginent avec amusement une soirée très alcoolisée en ma compagnie, ils savent tous que je n’ai pas besoin d’alcool ni de drogues pour me dégêner, m’ouvrir ou faire le fou. 
 
Voilà une autre problématique majeure : la place démesurée qu’occupe l’alcool dans nos vies sociales. Pour plusieurs, une date implique une bière ou un drink, et un souper d’amis exige du vin. Je n’ai RIEN contre la présence de boissons alcoolisées dans nos vies… sauf quand elle devient une nécessité. Ou lorsqu’elle se transforme en pression. Je ne devrais pas avoir à me justifier quand je suis dans un bar avec des amis et que mon corps ne veut pas ingérer plus que deux verres, et qu’on insiste pour que je continue à boire. Très souvent, ces amis veulent simplement que je reste avec eux ET dans le même état qu’eux. Comme si, inconsciemment, ils avaient besoin que ma consommation légitime la leur. Ou comme si ma bonne humeur, mon humour et mon côté extraverti ne leur suffisaient pas, et qu’il me fallait des facultés affaiblies, moi aussi, pour justifier les leurs. Je sais que le rapport à l’alcool est un terrain extrêmement glissant, comme en témoignent la pluie d’insultes que reçoivent ceux qui expliquent pourquoi ils en consomment peu ou pas. Mais je soulèverai tout de même quelques questions. Pourquoi ma faible consommation dérange? Pourquoi tant de gens sont si fiers de survivre un mois sans alcool? Qu’est-ce que cela dit sur eux? C’est bien beau, faire la fête, se laisser aller et s’amuser. Mais il serait temps qu’on arrête de pointer le gai de party comme un standard. Il a le droit d’exister autant que celui qui s’amuse, s’éclate et s’occupe autrement. Ni un ni l’autre ne devrait être perçu comme un représentant de la communauté.