l’amour c’est la guerre!

Réinventer l’amitié spéciale

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

Louise sait que bientôt, chacun retournera dans sa famille, s’exilera dans son coin du Québec, la laissera pendant un moment sans nouvelles. Oh! ils lui enverront bien quelques mots le 24 et le 31 décembre au soir, et pas que des formules convenues, mais elle ne profitera plus de leur chaleureuse présence. Elle se dit qu’elle doit donc, avant de les perdre, en tirer toute la substantifique moelle : et quoi de mieux pour ce faire qu’un huis clos? Elle trouve donc sur des sites de location de chalet le spécimen le plus propice à son projet, c’est-à-dire le plus esthétiquement rustique, celui qui fera le meilleur arrière-plan au brassage de beautés qu’elle y supervisera.

Elle dit à ses six plus proches protégés qu’il y a encore treize places disponibles. Moins elle connaitra les invités, plus elle appréciera le weekend. «Vous savez à quel point j’aime découvrir les gens. Divertissez-moi de mon ennui de p’tite vieille!» On ratisse loin : Jean-Benoît recrute Charles et Martin, ce couple qu’il continue de fréquenter par intermittence; Charles-Antoine et Marco, les parents polygames, sont ressortis des boules à mites; on invite bien sûr Gérard, le colocataire d’Olivier et l’ami de Louise; se joignent aussi Ludovic, le copain de Jonathan, Jacob, la fréquentation de Sébastien, et Philip, néo-Montréalais frais débarqué de sa Beyrouth natale. Les cinq autres invités sont des amis soit d’un seul, soit de plusieurs d’entre eux, autant de Montréal que de Québec, triés sur le volet par Louise après un stalkage Facebook et Instagram en règle.
 
Dès qu’ils arrivent au domaine du Chalet en Bois Carré où se trouve le château qu’elle leur a déniché, ils se disent qu’ils se sont embarqués dans une expérience hors du commun. Elle y a mis le paquet – et dans tous les sens (sauf sexuel) du terme – en louant le chalet du jeudi soir jusqu’au lundi après-midi. Pas question de n’y passer que deux nuits, un jour et des poussières le dernier matin! Avec elle, c’est tout ou rien, apprennent bien vite ceux qui ne la connaissent pas encore, ou du moins pas encore assez. Quoiqu’on puisse probablement dire la même chose de tous les invités, pensent-ils en voyant les quantités surhumaines de bouffe et d’alcool qu’ils ont apportées pour leur séjour. Il ne faut d’ailleurs pas longtemps pour qu’on commence à les rentabiliser. Les bières s’ouvrent, le spaghetti sauce maison préparée avec amour par Louise se dévore, et le soupçon de gêne initial des groupes cherchant leur dynamique se dissipe.
 
Les participants arrivent à différents moments de la soirée, mais les retardataires ne sont accueillis qu’avec plus de joie. On leur sert du souper, on leur met une coupe dans la main, et dès qu’ils sont repus, on les emmène sur la piste de danse. On chante à tue-tête toutes ces chansons quétaines qu’on n’a plus entendues depuis des années, sinon peut-être dans les karaokés ou dans d’autres évènements encore plus nostalgiques. Tout se passe comme si la notion du temps leur échappe entièrement, et pour le mieux. On se met au lit à six ou sept heures du matin en se rendant à peine compte que le soleil se lève, tant on est absorbé dans une partie de cartes endiablée qui n’est qu’un prétexte pour se piquer par-ci, se séduire par-là, s’apprécier et s’amuser partout. Louise, qui a créé un trou d’une taille certaine dans ses finances de pension pour leur offrir un tel cadeau, n’en regrette cependant pas le moindre dollar à les voir aussi éperdument heureux. Ils la rendent, elle, plus heureuse que s’ils avaient tous été ses enfants – étant donné que pour rien au monde elle ne se serait fait traverser dix-neuf grossesses, enfances et adolescences!
 
Elle essaie de les suivre dans toutes leurs activités, mais parfois elle n’y arrive tout simplement plus. Essoufflée, elle va s’asseoir, et quand un invité ou un autre vient s’inquiéter d’elle, elle le renvoie vigoureusement vers la fête. De ce point d’observation attentive auquel la condamne son âge, elle remarque qu’Olivier semble particulièrement entiché de Philip. Ce dernier le lui rend d’ailleurs plutôt bien : elle les voit souvent s’embrasser, soulevant des «Ouuuuh!» appréciateurs dans les cercles où ils le font, mais sans que quiconque sauf elle remarque le portrait d’ensemble. Elle note aussi pourtant que Philip, lorsqu’Olivier tente de l’attirer contre lui, le repousse poliment; qu’une fois, après une discussion entre eux à l’écart, Olivier sort du chalet en serrant la mâchoire. Elle confirme aussi, par des questions subtiles, que contrairement à ce qu’elle croyait tout naturel, ils ne dorment ensemble lors d’aucune des trois premières nuits.
 
Le lundi matin donc, réveillée plus tôt que les autres parce qu’elle a besoin de moins de sommeil qu’eux, elle harponne Olivier quand il sort des toilettes. «Hey, mon beau p’tit gars, viens voir Louise», chuchote-t-elle. «Mon lit m’attend...» «Bin il va attendre. J’ai des questions pour toi.» Il lui répond qu’en effet il a essayé de convaincre Philip de coucher/sexer avec lui, mais que Philip a refusé. Depuis son arrivée à Montréal, ayant accès à un bassin intarissable de gays assumés, il ne se prive pas d’assouvir ses envies, à un tel point qu’il ne considère plus le sexe comme spécial. Il a expliqué à Olivier qu’il veut avec lui une relation unique. Il sait qu’Olivier est en couple et n’espère pas le briser, mais il est certain que s’il succombe aux pressions de son corps et de celui d’Olivier, leur amitié sera à ses yeux dévaluée.
 
Louise trouve le concept intéressant parce qu’atypique. Elle a bien fait d’accepter ce Philip dans sa cour, finalement... Pendant le déjeuner, quelques heures plus tard, elle dirige plusieurs références aux amitiés spéciales dans sa direction, et chaque fois il les tourne à son avantage. Elle finit par abandonner et trinque : «À l’amitié, au sexe, à l’amour, mais surtout aux hybrides qui réinventent les étiquettes!»