Bienvenue à Marwen

L’univers fantasmé d’un homme traumatisé après une agression

Yves Lafontaine
Commentaires

Pour se reconstruire après un traumatisme, Mark Hogancampa inventé un univers glamour et violent où les femmes règnent en maître et s'attaquent aux nazis Contre toute attente, son histoire a inspiré un film fort réussi , signé Robert Zemeckis.

À son réveil, Mark est amnésique. Son dernier souvenir remonte à 1984, époque à laquelle il servait dans la Navy, la marine américaine. Son mariage, ses amis, ses habitudes, la caravane dans laquelle il habite, tout a disparu de sa mémoire. Y compris son alcoolisme et son goût pour le travestissement. Mais, s’il a préféré se tenir à distance du premier en ne touchant plus une goutte d’alcool, le second lui est revenu à l’instant où il a remis une paire de talons hauts pour la première fois.

Toutefois, l'agression intense dont il a été victime ne lui a pas volé que ses souvenirs, il lui a aussi pris son indépendance. Le cerveau de Mark a été tellement abîmé par les coups de pied qu’il a reçus qu’il ne sait plus rien faire, ni marcher ni se lever tout seul. Quant à ses mains, elles tremblent tellement qu’il ne peut réaliser la moindre tâche. Même pas dessiner, qui est pourtant sa grande passion.

Mark débute une longue année de rééducation pour tout réapprendre. Jusqu’à ce que son assurance le lâche et le laisse seul avec ses progrès et quelques amis pour l’aider. À ce moment-là, c’est la haine qui prend le dessus. Au point qu’il a l’impression d’avoir été exclu du reste des humains et leur voue à tous une haine immense. 

Heureusement, la haine n’est pas un sentiment naturel pour Mark et au lieu d'exprimer cette haine, il se désintéresse un peu de ce qui l’entoure et se réfugie dans un univers miniature est en train de se créer dans sa tête, celui de Marwencol. Marwencol est petite ville belge imaginaire où un groupe de femmes viennent au secours d'un aviateur américain et résistent à l’envahisseur nazi. Et puisqu’il ne peut plus dessiner, c’est avec de petites poupées qu’il crée les compositions qui construisent son histoire, seul et caché de tous sur le bout de terrain où est installée sa caravane. 

Peu à peu, les scénettes se multiplient et l’histoire s’enrichit. Les résistantes et Captain Hogie, leur petit protégé — l'alterégo de Mark — affrontent les nazis des centaines de fois, immortalisés en photos par leur créateur. Ils tuent leurs agresseurs encore et encore, ils font ce que Mark ne pourrait pas faire dans la vie et ce mini-parc devient une véritable thérapie. D’ailleurs, certaines scènes ressemblent à s’y méprendre à l’agression de Mark, bien qu’il n’en ait toujours pas le moindre souvenir. 

Aussi cinématographique soit cette thérapie, Mark ne l’a conçue que pour lui, que pour faire sortir la douleur et conjurer sa souffrance à l’infini. C’est pourquoi, il n’en a rien montré à personne jusqu’à ce qu’un de ses voisins — photographe l— e voit déplacer et photographier une jeep miniature. L’homme propose à Mark de lui montrer son travail. Saisi par le talent de mise en scène et de scénographie qu’il y trouve, il fait rapidement publier les clichés par un magazine et c’est ainsi que le travail particulier de Mark devient connu. 

En même temps que Marwencol, le monde découvre donc cette histoire à la fois ordinaire et terrible. En naîtront des publications, des articles et, en 2010, un documentaire.

Et ça ne s’arrête pas là puisqu’un film de Robert Zemeckis, Bienvenue à Marwen, d’une immense sensibilité sur l’histoire de Mark et de sa reconstruction, est maintenant à l’affiche. Et c’est Steve Carell, connu pour son jeu à la fois sensible, drôle et écorché, qui y interprète le créateur de Marwencol. 

Zemeckis se sent, à l’évidence, tellement dans son élément à Marwen qu’il ne lui est pas difficile d’y faire des clins d’œil à son univers à lui. Et d’abord au fameux Forrest Gump (1994). Diminué par le traumatisme qu’il a subi, pres­que retombé en enfance, Mark Hogancamp est une nouvelle figure d’innocent, de simple d’esprit comme celui que campait Tom Hanks : un être différent, capable de réenchanter le monde. Mais l’éloge de la naïveté se double, cette fois, d’une rêverie plus corsée sur les femmes qui entourent le capitaine Hogie comme son créateur. Sexy et armées, les poupées de cire ou de chair font fantasmer Mark Hogancamp et il leur emprunte leurs… escarpins. Ce plaisir fétichiste, qui lui valut d’être tabassé par des inconnus lorsqu’il en fit état dans un bar, apporte une touche d’originalité plus radicale et plus adulte à Bienvenue à Marwen

Welcome to Marwen  / Bienvenue à Marwen, à l’affiche un peu partout au Québec