AU-DELÀ DU CLICHÉ

Le courage des homosexuels en région

Samuel Larochelle
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SAMUEL LAROCHELLe

Il y a exactement un an, j’ai imaginé à quoi ressemblerait ma vie si je changeais de carrière, si je déménageais dans un pays dont je ne parle pas la langue et si je m’établissais dans une région au Québec. Très vite, ma réflexion a tourné au désavantage de la dernière option. En tant qu’homosexuel, je ressens encore une peur viscérale à l’idée de poursuivre ma vie dans un endroit situé à plus de deux heures de Montréal ou de Québec. Et ce, même si une part de moi envie ceux qui ont le courage d’y vivre...

Le 3 avril 2006, j’ai poussé un soupir de soulagement. Après deux décennies passées en Abitibi et au Saguenay, je déménageais enfin dans une grande ville, je pouvais enfin exprimer mon affection en public sans la conviction qu’une mauvaise réaction surviendrait et j’accédais enfin à un bassin de candidats digne de ce nom. Depuis, la situation a changé. Les esprits se sont ouverts. Les membres de la communauté LGBTQ ne fuient plus vers les grands centres avec la même intensité qu’auparavant. Et les couples homoparentaux qui vivent loin de la capitale et de la métropole sont généralement bien accueillis. Malgré ces avancées, je crois encore que les personnes LGBTQ qui vivent en régions font preuve d’un courage hors du commun.
 
Ayant grandi avec une forêt dans ma cour arrière, je ressens un manque constant d’espace et d’air pur. Si bien que je rêvasse parfois à ce qui adviendrait de moi si je me rapprochais de la nature. Chaque fois que je visualise mon futur, je pense à mon ami gai de Rouyn-Noranda – une beauté intérieure et extérieure – qui est devenu un vieux garçon dans la vingtaine, faute de garçons qui lui plaisaient. Je suis conscient que les causes du célibat sont nombreuses, mais il faut néanmoins réaliser que les perspectives de bonheur conjugal diminuent de façon affolante quand il y a trois gais à 100 kilomètres de son village ou quelques dizaines dans sa ville. Évidemment, la géolocalisation des applications de rencontres n’offre pas une lecture précise des statistiques, mais quand je repense à mes derniers séjours en Abitibi et aux 37 gais qui étaient accessibles sur Grindr dans TOUTE la région, je me dis que les autres sont soit en couple, soit non-assumés ou tout simplement non-existants.
 
À l’occasion, j’essaie de m’encourager en modifiant les variables. Je projette ce qui m’arriverait si je déménageais en région avec un amoureux. Je crois posséder assez de force psychologique pour vivre avec les regards que susciterait un couple homosexuel. Cependant, je crains de ne pas avoir la patience pour endurer les réactions homophobes et encore moins l’énergie pour tenter d’éduquer ceux qui ont le potentiel d’ouvrir leur esprit. Mais par-dessus tout, j’appréhende ce qui se produirait en cas de rupture. Comment pourrais-je me faire un nouveau copain? Avec le nombre restreint de gais en région, la faible proportion de candidats qui m’attirent et les chances que nous soyons intéressés tous les deux, serai-je obligé de m’avouer vaincu, de quitter mon emploi, mes amis et toute ma vie pour retourner à Montréal? Ou devrai-je accepter mon sort et faire de ma main droite ma meilleure amie?
 
J’ai l’air défaitiste, mais j’ai bien peur de dresser un portrait juste de la situation. Depuis des années, mon travail m’amène à visiter chacune des régions du Québec à plusieurs reprises. À la seconde où je me connecte sur Grindr ou Tinder, les messages se multiplient. Non pas parce que je suis plus intéressant qu’un autre, mais parce que je représente une rare nouveauté, de la chair fraîche, une baise potentielle pour ceux qui ont depuis longtemps fait le tour des rares gais à moins d’une heure de route et qui ont les couilles tellement pleines qu’ils seraient prêts à rencontrer n’importe quel nouveau venu un tant soit peu regar-dable. Sur ces mêmes applications, j’ai aussi discuté avec des dizaines d’hommes désintéressés par les hookups qui souhaitent désespérément qu’un homosexuel à leur goût déménage dans leur coin, afin de mettre fin à leur célibat qui dure depuis des années. Par dessus le marché, j’ai croisé une quantité déroutante de profils sans photo. Si j’ai d’abord été surpris, voire choqué, par ces hommes non-assumés, j’ai ensuite compris qu’ils voulaient éviter d’être parmi les rares qui s’affichent en région, avec tout le poids que cela implique.
 
Cela dit, une part de moi envie les gais de région. À une époque où les réseaux sociaux et les applications de rencontres facilitent l’accès à d’innombrables candidats de remplacement, en nous incitant à jeter rapidement une relation qui n’est pas aussi parfaite qu’on l’espère, j’ai l’impression que les couples homosexuels de région tiennent plus longtemps. Pas parce que la fidélité et la longévité sont plus fréquentes à Rimouski ou à Gaspé. Mais parce que les options de rechange sont si peu nombreuses qu’on hésite avant de rompre, on réfléchit, on cherche des solutions et on traverse les tempêtes, de neige ou d’amour, en tricotant des relations plus solides, plutôt que de passer au suivant.