Québec

Exprimer sa fluidité de genre dans un monde binaire

Éric Whittom
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Guillaume Tardif
Photo prise par © Éric Whittom

Étudiant au baccalauréat en travail social à l’Université Laval, Guillaume Tardif fréquente parfois le pavillon Charles-De Koninck avec des talons hauts, maquillé et avec du vernis sur les ongles des doigts. Les «regards désapprobateurs» de certaines personnes ne le freinent toutefois pas pour affirmer sa fluidité de genre. Âgé de 23 ans, il assume sa particularité depuis l’âge de 19 ans bien qu’il en soit conscient depuis son enfance.

«Souvent, on s’imagine le genre comme étant binaire, c’est à dire masculin ou féminin. La fluidité de genre me permet de naviguer entre ces deux pôles pour entrer dans des espaces du spectre ou du continuum entre le masculin et le féminin. Pour moi, ce ne sont pas des cases séparées, mais plutôt des reflets différents de l’expérience humaine. Ainsi, je peux exprimer plus ou moins de masculinité ou plus ou moins de féminité», explique-t-il en entrevue à Fugues. Il précise qu’il se considère comme cisgenre, c’est-à-dire qu’il s’identifie comme un homme dont le sexe à la naissance est du genre masculin. «Toutefois, ma féminité s’exprime davantage que chez d’autres personnes. L’expression de mon genre est donc fluide. Parfois, je me sens plus féminin que masculin.»
 
Il exprime sa fluidité de genre de plusieurs façons, notamment par sa tenue vestimentaire, ses soins esthétiques, son attitude, son comportement ou ses manières. «Je ne me mets pas de limites. Par exemple, lors de soirées ou d’événements, j’aime bien me maquiller et porter des talons hauts. Je me sens mieux dans ma peau, en confiance, et prêt à tout affronter.»
 
Il lui arrive aussi de porter des vêtements que l’on retrouve chez les femmes. Par contre, il souligne qu’il n’est pas un travesti. «Je n’ai pas nécessairement le goût de m’habiller en femme. Je veux naviguer sur le genre, expérimenter, briser les stéréotypes du genre masculin et aller vers des vêtements ou des accessoires qui peuvent être plus reconnus comme étant féminins, mais qui crée au fond un look androgyne.»
 
En ce qui a trait aux attitudes stéréotypées de genre (ex.: un homme est plus compétitif et une femme est plus empathique et solidaire), il ne s’en formalise pas. «J’essaie tout simplement d’être moi-même, sans égard aux genres, même si certaines personnes considèrent mes attitudes plus féminines, par exemple ma manière de rire.»
 
Généralement bien vécu
Sa fluidité de genre n’a pas causé de problème dans sa vie affective. Il a préféré demeurer discret sur son état civil. «Je ne fais pas semblant d’être quelqu’un d’autre pour plaire. L’autre personne sait à quoi s’attendre. Si ça lui pose un problème que mon genre soit fluide, nous ne serons pas ensemble.» Il se considère comme pansexuel, c’est-à-dire qu’il est attiré, sentimentalement ou sexuellement, envers d’autres personnes sans égard à leur genre. Il a dévoilé sa fluidité de genre aux membres de sa famille. Il n’a pas voulu se prononcer à leur place sur la façon dont ils perçoivent sa différence. Ses amis, LGBTQ+ ou non, ont «très bien» accepté sa condition. «C’est d’ailleurs à cause d’eux que j’ai pu m’assumer dans la vie. De vivre en colocation avec deux de mes très bonnes amies, ça m’a permis d’être qui je suis à la maison dans un premier temps pour ensuite être plus capable de le faire dans l’espace public. J’ai senti une acceptation inconditionnelle de leur part, ce qui a été facilitateur pour moi.»
 
Dans l’espace public, notamment à l’Université Laval et dans les autobus, il n’a pas été victime de violence physique ou de propos injurieux. À l’occasion, certaines personnes le fixent avec un «regard désapprobateur». «Je vis au centre-ville où il y a une bonne ouverture, même si je ne suis pas dans un milieu LGBTQ+. Les regards désapprobateurs peuvent être dérangeants. Toutefois, j’ai tendance à les utiliser comme du carburant. Je me dis que si je peux me tenir debout, peut-être que cela aidera d’autres personnes fluides de genre à s’affirmer dans l’adversité.»
 
Moins visible à Québec
À Québec, il connaît quelques personnes qui vivent aussi leur fluidité de genre. «C’est un phénomène plus visible à Montréal qu’à Québec», fait-il remarquer. Au final, pouvoir vivre sa fluidité de genre à Québec le rend heureux. «Ça me permet d’être réellement moi-même, en tout temps, et de me dire que je suis valable, même si je suis un homme qui vit sa féminité.»
 
Dans le cadre de ses études en travail social, Guillaume effectue un stage à l’Alliance Arc-en-ciel de Québec. Il n’a pas reçu d’appel d’une personne fluide de genre pour se plaindre d’une situation de discrimination. Il suggère aux personnes qui ont des questions sur leur fluidité de genre de communiquer avec l’organisme Divergenres ([email protected] ou Facebook Divergenres). Cet hiver, il réalisera un stage à Genève, en Suisse, à l’association Dialogai.