Chronique

Les gais sont-ils en train de se fondre dans la masse?

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

«Tu diras à ton ami qu’il devrait arrêter de faire la promotion de son homosexualité avec son look…». L’ami en question, c’était moi. L’auteur de la citation, un homme hétérosexuel qui m’a croisé alors que je portais un très long manteau, de jolies bottes et des pantalons aux lignes asymétriques, avec mes cheveux tressés et rassemblés en chignon.

Sur le coup, il m’a donné envie de hurler. Comment pouvait-il être à ce point arriéré et me conseiller de cacher ce qui, selon lui, pourrait faire comprendre aux yeux extérieurs que je suis gai, comme si c’était honteux et que je devais le cacher? Puis, les jours ont passé et son commentaire m’a fait réaliser à quel point j’aimais faire partie de la marge. Un mot qui s’applique pourtant de moins en moins à la communauté LGBTQ…
 
Avant d’aller plus loin, permettez-moi d’éteindre les feux qui s’allument dans l’esprit de certains lecteurs. Bien sûr que je salue les avancées historiques des droits LGBTQ. Les lesbiennes, gais, bisexuels, trans, queer et autres membres de l’acronyme sont tous des humains qui méritent l’égalité, le droit d’exister, de travailler sans craindre de perdre leur emploi, de se marier, d’adopter et bien plus encore. Mais l’égalité ne nous oblige pas à imiter les hétérosexuels. À nouveau, j’appelle les pompiers en renfort pour préciser que les straights n’ont pas le monopole d’un mode de vie, du couple monogame exclusif, de la cohabitation dans une maison, de la parentalité et de tous les éléments associés au bonheur dans sa forme traditionnelle. Ces préférences appartiennent à des individus et non à une orientation sexuelle.
 
Cela dit, j’ai envie de poser une question aux membres de la communauté : pourquoi avons-nous délaissé presque tout ce qui nous caractérisait et nous faisait briller? Je suis le premier à affirmer que nos préférences sexuelles ne doivent pas résumer notre identité et que nous n’avons pas l’obligation de ressembler à ceux qui les partagent. Toutefois, on dirait que les personnes LGBTQ ont de plus en plus peur de se démarquer, de porter – à l’occasion ou tous les jours – des vêtements flamboyants, d’admirer des artistes qui ne font pas partie de la culture mainstream ou de partager des codes surtout connus par un petit nombre d’individus.
 
Je ne parle pas ici des bandanas de couleurs différentes qui, à une certaine époque, indiquaient nos goûts sexuels aux seules personnes capables de comprendre leurs significations. Je n’encourage personne à aimer un chanteur seulement parce qu’il n’est pas connu de la masse. Et je ne crois pas qu’il faille s’habiller d’une façon qui ne nous ressemble pas. Mais je questionne. Sommes-nous en train de disparaître depuis que la majorité des droits ont été obtenus? Avons-nous acheté la paix? Entretenons-nous encore les vieux réflexes de l’époque où il pouvait être dangereux de sortir du lot et d’être identifié LGBTQ? Est-ce pour cette raison que plusieurs membres de la communauté semblent se dire «mon orientation sexuelle n’est pas celle de la majorité, mais je vais tout faire pour ressembler à tout le monde et juger ceux qui osent quitter les rangs»?
 
Je suis conscient du privilège d’être un homosexuel québécois en 2019 et des droits dont j’ai hérité. Mais plus je vieillis, plus je cherche à me démarquer autrement. Avec une crinière bouclée. Des cheveux tressés. Des vêtements que peu de gens osent porter. Je trouve ça grisant de sentir que je fais partie d’une minorité de personnes qui comprend des références culturelles (le voguing, Stonewall, les mauvais films Eating Out, les virées à Provincetown, la jeep de Brian dans Queer as folk version british ET version américaine, la présence de l’actrice de Flashdance dans The L World, les centaines de clins d’œil à RuPaul’s drag race, Suzanne Clément comme fantasme de tant de lesbiennes québécoises, le rôle important joué par Lez Spread the World). Je suis fier de savoir que plusieurs chanteurs doivent une partie de leur carrière au soutien de la communauté LGBTQ, longtemps réputée pour son côté avant-gardiste et sa capacité à sortir des sentiers battus.
 
Je ne souhaite pas que tous les gais me ressemblent. Je ne leur demande pas de changer de goûts si ça adonne que ceux-ci ressemblent à ceux de la majorité hétérosexuelle. Mais j’encourage ceux qui aiment l’unicité sous toutes ses formes à la porter comme un drapeau. Peut-être que j’écris tout cela et que je suis seul de ma gang. Peut-être que tout ce que je raconte vient de mon besoin d’attention, d’une envie de me sentir spécial et d’un tempérament artistique qui ne font pas échos en vous. Mais j’ose croire que je ne suis pas le seul qui désire profiter de l’égalité grandissante, en gardant la porte ouverte à un peu d’originalité et d’éclat. Au final, si le reste de la société croit découvrir mes préférences sexuelles à cause de mon linge, de ma chanson préférée, du Cutex sur mes pouces, de ma coupe de cheveux et de mes expressions, je répondrai une chose: et puis après?