Où sont les lesbiennes?

Sang d’encre

Julie Vaillancourt
Commentaires
Julie vaillancourt

Ça revient chaque mois. Douze fois par année. Comme une chronique. Sauf que c’est parfois irrégulier, mais inévitable et toujours désagréable. Ce sont celles dont on ne doit prononcer le nom: les menstruations. Or, sans leur existence, la vôtre serait compromise; vous ne pourriez lire ce papier. Dans cette chronique signée d’encre et de sang, je m’attaque à ce tabou que presque toutes les femmes subissent mensuellement, de la puberté à la ménopause. Sortons les règles du placard!

 
Je devais avoir 10 ans. Après des maux de ventre apparait une tache de sang dans ma culotte. Ma mère célébrait, comme si c’était mon anniversaire: «Tu es une femme!», s’exclama-t-elle avant de m’annoncer que nous allions célébrer la bonne nouvelle au restaurant. Béate, je consentis. Pourtant, à regarder ma culotte, j’avais plus envie de vomir que de manger… J’arrive à l’école et, influencée par l’enthousiasme de ma mère, j’annonce à mes amies que je suis menstruée.
 
Ma biologie précoce avait fait de moi une femme, avant elles: «Euh, c’est dégueu!», s’exclamèrent-elles en chœur. C’était assez pour mettre mon enthousiasme au placard et taire le sujet. J’étais confuse, car finalement être menstruée, et par ricochet, être femme, c’était… dégueulasse! C’était vomir du sang de son vagin, et ce, chaque mois. De cette psyché enfantine, à l’expérience adulte, rien ne change. Vous devez accepter que votre vagin pleure du sang: c’est votre état de femme, vous le subissez chaque mois. C’est la règle des règles!
 
Si vous aviez le choix de ne pas être menstruée, gageons que vous cocheriez NON sur le formulaire! Physiquement les symptômes varient d’une femme à l’autre: les maux de ventre et de tête sont fréquents, mais l’intensité varie mensuellement. Il y a même des femmes qui, cloitrées au lit de par la douleur des crampes menstruelles, doivent prendre une journée de congé, chaque mois! Tous les 25, 26 ou 27 jours, selon le cycle, c’est la même rengaine. Rares sont celles qui échappent aux symptômes psychologiques. L’intensité du syndrome prémenstruel varie, mais c’est pour plusieurs se faire un sang d’encre, du mauvais sang, pour tout! Pour ma part, c’est intense. Je passe de la déprime à l’angoisse, en l’espace de quelques jours. Je me sens inutile et je n’ai aucun courage pour devenir utile. Tout me stress, sans exception. Les remises en question sont existentielles, lors de longues nuits d’insomnie. Et ce, chaque mois!
 
Les vieilles blagues sur le SPM sont devenues un gag social: quand une femme a du caractère, s’exprime ou répond brusquement (ce qui peut arriver à tout le monde, menstruée ou pas, femme ou homme), «elle est dans son SPM». Affirmation généralement suivie d’un rire médisant. Or, il n’y a rien de drôle à subir, chaque mois, le SPM se traduisant par des douleurs physiques, une dépression passagère, ou même une crise d’angoisse. Et ce, parce que vous êtes une femme. C’est alors qu’il faut visiter Jean-Coutu, pour aller chercher ses protections hygiéniques. Une boite de 18 serviettes coûte 4,49$. On privilégie en général la marque Always, parce que c’est toujours la même rengaine; avec ou sans ailes, parfumées ou non, roses, jaunes, minces, ultraminces, jours/nuits, etc. C’est une vraie plaie. C’est aussi une industrie qui peut se passer de marketing, car peu importe la pub, les clientes sont fidèles. PAS LE CHOIX! On n’a pas pu cocher NON sur le formulaire! Ça devrait être GRATUIT! Juste pour ça, c’est déjà plus cher (et plus chiant) d’être une femme. En bonus, gratuit cette fois, quand vous passez à la caisse avec votre petite boite de serviettes, on vous jette un subtil regard de dégout «Ouache, elle est mens-truée», que ça vienne d’une femme, d’un homme, d’une personne non binaire, ou tout simplement de votre propre honte socialement inculquée. C’est subtil, mais c’est Always… chaque mois!
 
Très étrangement, on trouve ça dégueulasse et/ou risible de parler de menstruations (j’appuie mon propos sur le malaise généré quand je chante en spectacle ma chanson Douze fois par année…) On préfère les taire. Notez ici la contradiction sociale monumentale de notre belle pensée judéo-chrétienne, car pourtant ces mêmes menstruations dégueulasses font que la femme peut donner la vie. Oh, j’oubliais… Marie, la vierge, n’était pas menstruée! C’est évident que la bible a été écrite par des hommes! À propos du patriarcat et de la religion: «Ils m’ont fait vierge, pour pouvoir se rapprocher de Dieu», disait la vierge de la pièce Les Fées ont soif… Rendre les menstruations taboues, sales, impures et répugnantes devient une autre des «règles» simples permettant au patriarcat et à la religion de tenter de garder le contrôle du corps de la femme.
 
Or, être menstruée, c’est avoir le privilège biolo-gique de donner la vie. Ainsi, nombre de femmes endurent le supplice mensuel récurrent, car c’est ce qui permet (entre autres) de donner naissance à l’enfant (par voie de supplice biologique ultime - y’a rien de fun à sortir un ballon de football de son vagin qui déchire). On veut entendre parler de belles familles heureuses et de procréation, mais pas de menstruations. On veut entendre parler de belles femmes épanouies, mais pas de leur sexualité ou des désirs de leur vagin. D’ailleurs, les Monologues du vagin effectuent un retour en scène et il est grand temps de leur redonner la parole. Aujourd’hui, je comprends ce que ma mère voulait dire. Être une femme est un privilège. Que vous choisissez/pouviez donner ou non la vie, vous avez l’opportunité de prendre conscience de votre corps et de la vie qui l’anime… Et ce, chaque mois!