Zoé Fortin

Le b-boy devenue femme

Samuel Larochelle
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Zoé Fortin

Passionnée de danse depuis plus de deux décennies, Zoé Fortin est passée de danseur respecté dans l’univers du breakdance montréalais à danseuse admirée pour son courage et son talent dans le waacking, un style à la féminité exacerbée.

Aujourd’hui âgée de 42 ans, elle a débuté sa transition de genre et fait ses débuts dans le waacking il y a 18 mois, soit des années après avoir créé l’une des troupes de b-boys les plus importantes de la métropole, Legz Crew, sans révéler son identité. «J’ai été malheureux longtemps comme homme, avec ce côté de moi que je ne pouvais pas exprimer dans le monde très macho du b-boying. Quand j’ai commencé à me travestir en cachette et à avoir des relations homosexuelles habillé en femme, j’ai réalisé que je ne pourrais jamais changer ce côté de moi et que ce n’était pas une fantaisie. Avec le temps, c’est devenu très difficile à porter. J’avais toujours l’impression de mentir à mes amis et j’avais peur qu’ils me découvrent.»
 
À l’été 2017, elle est partie à Berlin pour voir jusqu’où elle était prête à aller. «J’ai fréquenté des maisons closes pour trans, pas pour faire de l’argent, mais pour apprendre. Je ne savais pas vers qui me tourner pour acheter des perruques, me maquiller, cacher les poils de mon visage, bouger et me comporter.» Peu à peu, elle a commencé à sortir en femme dans les clubs et dans les rues de la capitale allemande. «C’était malade! Une voix dans ma tête me disait que je ne pourrais jamais retourner à ma vie d’avant.» 
 
Son pressentiment s’est révélé juste à son retour en août. «Le soir, j’attendais que mon coloc se couche pour me transformer en femme et aller dans le Village. Puis, un jour, j’ai décidé de tout lui dire. Je shakais. Il a été hyper surpris, mais il m’a acceptée. La semaine d’après, je me suis rendue à un party de notre crew un peu maquillée et je l’ai annoncé à tout le monde. Ils m’ont tous respectée. Plusieurs personnes ont dit que c’était incroyable qu’un b-boy fasse un coming-out trans.»
 
Zoé a aussi révélé son identité à sa famille. «Aujourd’hui, tout est correct. Ma mère a eu plus de difficulté à l’accepter, non pas parce qu’elle est transphobe, mais parce qu’elle avait besoin de temps. Un de mes frères, plutôt conservateur, n’est pas tout à fait à l’aise avec ça, mais il va finir par comprendre.» 
 
Elle a également été bien accueillie dans son milieu de travail, le Cégep de Saint-Jérôme, où elle enseigne la philosophie. «C’est un cégep très progressiste et la nouvelle génération d’étudiants est super ouverte d’esprit. Je n’ai jamais douté que ça passerait bien.»
 
Sa transition s’est effectuée en parallèle avec ses débuts dans le waacking. «Philosophiquement, chaque art recèle sa puissance et je crois que rien ne peut démontrer plus clairement le masculin et le féminin qu’à travers la danse. Peu à peu, je me suis rapprochée des styles plus féminins comme le waacking. Je ne me sens jamais aussi femme que quand je waack. Je res-pecte entièrement les personnes trans qui prennent des hormones et qui se font opérer, mais ce n’est pas le chemin que j’ai choisi. Ma façon d’être trans, c’est de faire du waacking.» 
 
Rapidement, elle a voulu tout apprendre sur le style et ses origines. «C’est apparu dans les années disco dans les discothèques un peu gaies de Los Angeles et c’est devenu populaire grâce à l’émission Soul Train, qui invitait plusieurs musiciens et danseurs afro-américains. Parmi eux, il y avait Tyrone Proctor, le grand manitou du waacking.»
 
Un nom connu à Montréal, la ville où le style a vécu une forme de renaissance au début des années 2000. «Quelques danseuses qui faisaient des ateliers de popping et de locking à New York ont été introduites au waacking par Tyrone lui-même. Il a aussi transmis son savoir en Europe, en Russie et en Asie, mais Montréal est restée un genre de Mecque du waacking.» Le style est caractérisé par des mouvements en extension, des poses inspirées des magazines (différentes de celles du voguing) et des gestes pleins d’attitude qui ont séduit plusieurs personnes – dont des hommes gais – désirant exprimer une part de leur féminité.
 
De son côté, Zoé n’a pas seulement découvert la théorie du waacking, elle est devenue une pratiquante passionnée. «J’ai foncé là-dedans, et comme j’avais pratiqué plein d’autres styles avant, je me suis améliorée très rapidement. Je suis même allée deux fois en Corée pour apprendre des meilleurs.» Elle a d’ailleurs invité deux légendes coréennes du waacking à Montréal le 5 janvier dernier, lors de la soirée Infinity Waack, afin que les danseurs locaux puissent se mesurer à elles dans un battle. «L’événement a rassemblé des danseurs de toutes les générations du waacking. C’était un peu ma façon de redonner à une communauté qui m’a acceptée d’emblée, comme femme et en tant que nouvelle venue en waacking.»