AU-DELÀ DU CLICHÉ

De quel droit osent-ils «outer» les personnes LGBTQ?

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

Cet hiver, un ami m’a raconté qu’il se questionnait sur son orientation sexuelle. Ayant à son actif une relation sexuelle avec un homme et une relation amoureuse de plusieurs années avec une femme désormais terminée, il venait d’entrer dans une phase de réflexion et d’expérimentation. Une période chargée de doutes et de remises en question qui semblait ébranler sa belle assurance. En quête de soutien et de réconfort, il a confié à une amie de longue date ce qu’il traversait. En apprenant qu’il était potentiellement gai, bisexuel ou pansexuel depuis des années sans lui en glisser un mot, elle s’est sentie trahie. Choquée, elle a texté les amis et les parents du garçon pour leur annoncer qu’il était gai, le privant ainsi d’une étape fondamentale vers l’acceptation: le coming-out.

Horrifié par son histoire, j’ai eu envie de retrouver sa prétendue amie pour l’engueuler. Puis, je me suis calmé, j’ai retrouvé un brin de maturité et j’ai réalisé qu’elle réagissait de façon purement émotive. Considérant avoir été victime de mensonges soutenus pendant des années et ne s’intéressant pas à ce qui avait poussé le garçon à être discret, elle prouvait non seulement son manque d’empathie, mais également son incapacité à comprendre la réalité des personnes dont la sexualité est marginale. Eh oui, on peut encore se permettre de parler de la marge, quand les statistiques démontrent que les personnes LGBTQ représentent entre 10 et 15% de la population. Même si les esprits s’ouvrent. Même si plusieurs hétérosexuels vivent si bien avec les différentes orientations sexuelles des autres qu’ils considèrent que le coming-out n’est pas nécessaire, parce que «ça devrait rien changer, dans le fond». Même si plusieurs personnes LGBTQ considèrent que leur orientation sexuelle n’est qu’une information parmi d’autres et que leur diffé-rence ne mérite pas une sortie du placard officielle, réflé-chie et verbalisée. Personne n’a le droit d’affirmer que le coming-out est un geste sans importance pour tout le monde.
 
En privant mon ami d’une déclaration personnalisée auprès de ses proches, la jeune fille n’a pas seulement agi avec un désir immature de vengeance et fait preuve de nombrilisme, elle a fait éclater ce qu’elle percevait comme la «vérité», avant même que son ancien ami ait précisé son identité. Ayant bien peu expérimenté avec des hommes, il ne sait pas s’il a été attiré par un seul homme, s’il apprécie la sexualité gaie en général, s’il peut s’imaginer en couple avec un gars, s’il est réellement intéressé par les femmes ou si l’environnement hétéronormatif dans lequel il a grandi et un manque de connexion à sa nature profonde l’ont poussé vers les filles, s’il peut se projeter dans un lit ou dans un couple autant avec des hommes que des femmes. Bref, il doit franchir des kilomètres d’introspection et faire des expériences pour découvrir SA vérité.
 
Lorsqu’une personne LGBTQ se positionne clairement sur son orientation sexuelle et qu’elle désire en parler à son entourage, elle doit le faire selon ses propres termes. Au moment choisi. Avec les personnes voulues. Au rythme qui lui convient. Nommer son identité est un acte beaucoup plus important que ne pourraient l’imaginer les personnes issues de la majorité qui n’ont jamais eu à composer avec la différence et les risques qu’elle implique. Parce que faire son coming-out, c’est aussi découvrir la réaction des gens: l’ouverture, la surprise, le rejet, l’indifférence ou la totale acceptation qui se dessinent dans le non-verbal, qui s’entendent dans les premières paroles ou qui se distillent entre les lignes. C’est pouvoir réagir à l’autre. Échanger. Cheminer ensemble. Toutes des étapes dont mon ami a été privé parce qu’une personne blessée a pensé à elle en premier. Malgré l’avancée des mentalités en 2019, on ne peut pas toujours prédire la réaction de nos proches. Et on ne peut pas non plus prévoir ce qui se trame dans la tête d’une personne LGBTQ. Si celle-ci parle avec aisance de ses préférences sexuelles et de ses histoires amou-reuses avec quelques amis, cela ne signifie pas qu’elle soit prête à en parler à sa famille ou au reste du monde. Il me semble donc nécessaire de faire preuve de prudence avant de parler à tout un chacun d’une vie qui n’est pas la nôtre.
 
À travers l’histoire, certaines personnes se sont permises d’outer des politiciens, des artistes, des athlètes, des membres du clergé et des personnalités connues qui utilisaient leur tribune pour condamner l’homosexualité et réprimer les droits LGBTQ, alors qu’ils étaient eux-mêmes gais, transformant ainsi le «outing» en «reporting», selon le journaliste et auteur Michelangelo Signorile. Mais entendons-nous bien: à l’exception de ce genre de dénonciations d’hypocrites célèbres, le outing n’est rien d’autre 
qu’un manque d’humanité.