LES MIGNONS : l’amour c’est la guerre!

Several-night stands

Frédéric Tremblay
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Frédérick Tremblay

Jean-Benoît en est arrivé à cette période de sa vie amoureuse où son célibat lui est devenu confortable. Il ne l’a pas eu facile au départ,  l’expérimentant pour la première fois: depuis son coming-out, en-viron une dizaine d’années plus tôt, il est passé de fréquentation en fréquentation presque sans discontinuer. Maintenant, sa solitude est devenue sa meilleure amie. Il est capable d’apprécier la présence et la compagnie des autres, mais il est content de la retrouver quand il rentre chez lui le soir. Sa colocataire Louise, cependant, commence à s’en inquiéter. Elle le trouve froid et distant, elle qui a toujours été aux premières loges de ses relations passionnées et souffrantes. Elle y voit un signe qu’une intervention est nécessaire.

Un avant-midi, elle écume donc la Sainte-Catherine à la recherche de la proie idéale. Elle la trouve assise à La graine brûlée. Dès qu’elle aperçoit à travers la fenêtre cet air concentré, cette main passant dans ces cheveux en bataille, ce regard d’un bleu limpide, elle sait que c’est le bon. Elle entre dans le café et se dirige droit vers lui. «Mon Dieu!» Il se retourne vers elle, surpris. «Oui?» «Tu ressembles tellement à mon petit-fils, c’est effrayant! Tu permets que je nous prenne en photo ensemble pour lui montrer?» Il sourit. «Pourquoi pas!» Elle les croque donc en autophoto. «Comment tu t’appelles, donc?» «Alexandre.» «Un nom d’empereur en plus! Ça va avec ton air. T’es beau comme tout.» Cette fois, il rit fran-chement. «Merci. Et vous?» «Tutoie-moi; les vous me tuent! Moi, c’est Louise. Dis-moi, juste comme ça, tu serais pas célibataire, par hasard?» «Je le suis, mais par volonté plus que par hasard.» «Pis brillant en plus d’être beau! Tu es aux études?» «Oui, en médecine à l’Université de Montréal.» «Je l’aurais gagé. Mettons que j’ai un ami aussi beau et brillant à te présenter, qu’est-ce que tu en dirais?» Il lui fait un clin d’œil. «As-tu des photos?»
 
Même s’il voit très clair dans son jeu, Jean-Benoît doit admettre que l’air enjôleur de cet inconnu, accompagné de la des-cription que lui en fait Louise, lui donne presque envie de signer le contrat de mariage avant de l’avoir rencontré. Comme il se trouve ridicule d’être aussi vite prêt à sacrifier sa liberté pour quelques traits harmonieux, il se prémunit longuement contre le grand romantique en lui avant de se rendre au rendez-vous. Leur discussion se déroule de la meilleure manière qui soit. Ils parlent de tout et de rien comme s’ils se connaissaient depuis des années, enfilant les cafés et les heures sans s’en rendre compte. Jean-Benoît se demande s’il a déjà connu une date où il se sentait aussi peu en mode séduction, et autant en mode échange. Il arrive à la conclusion que la chose ne lui est jamais arrivée, et qu’il vaut la peine de pousser l’échange un peu plus loin.
 
Ainsi quand Alexandre remarque qu’il est rendu tard et dit qu’il doit retourner étudier, Jean-Benoît répond : «Tu es certain que tu ne veux pas continuer la soirée chez moi?» Aussitôt Alexandre se rigidifie et fronce les sourcils. «Non. Les one-night stands, c’est pas trop mon style.» «Ça tombe bien, c’est pas le mien non plus. Je préfère de loin les several-night stands.» Alexandre échappe un rire sec. «Bon, c’est quoi encore cette invention-là… Une autre mode pour amoureux confus?»
 
Jean-Benoît sent quelque chose céder en lui. Ou ne serait-ce pas plutôt une pièce de son puzzle personnel qui vient de se mettre en place? Il vit une émotion qu’il n’a jamais vécue auparavant: un mordant amalgame de joie et de colère. «Est-ce que j’ai l’air confus?» «Pas à première vue.» «Est-ce que tu es aussi capable d’attendre la première ouïe pour condamner ce que je dis?» «C’est juste que peu importe les mots dont tu enrobes ça, ça revient probablement à ce que tant d’autres ont essayé de me vendre, et je n’ai vraiment pas de temps à perdre. Je sais ce que je veux, je sais ce que je vaux, et je ne me contenterai pas de quoi que ce soit de moins.» «Ce que tu veux, vraiment? Ce ne serait pas plutôt ce que d’autres voudraient à travers toi? Ce que tes parents vou-draient? Ce que tes collègues étudiants en médecine vou-draient? Ce que tes futurs patients voudraient? Ce que veut tout ce monde que tu tiens tant à impressionner voudrait?» Alexandre roule des yeux. «Mais oui, mais oui, je ne suis qu’une marionnette.»
 
«Plutôt un marionnettiste qui ne prend pas assez sa vie en main. Ça m’exaspère profondément. J’en ai plus qu’assez de ces gays qui ne tiennent qu’à rentrer dans le moule. C’est une réaction à la blessure de l’exclusion, je suppose. Souhaiter une carrière, une famille, une vie rangée, maintenant qu’on y a droit nous aussi, quand seuls les hétérosexuels ou les gais dans le placard y ont eu droit jusqu’à présent. C’est triste. Tellement triste. Pourquoi est-ce qu’on ne réutiliserait pas notre ta-lent pour accepter notre différence et notre unicité? Jamais je croirai que ce n’est pas une compétence transférable! Si on pouvait la généraliser pour créer de nouvelles étiquettes au lieu de se forcer à correspondre aux anciennes.» «Comme si être gai nous obligeait…» «C’est une chance, pas une obligation! Pouvoir explorer de nouveaux modèles relationnels, c’est tellement épanouissant! Tu devrais essayer, pour voir.» Tout au long de cette tirade, il a monté le ton au point d’attirer les regards sur eux, ignorant les gestes d’Alexandre de contrôler sa voix. «Vous devriez tous essayer!», lance Jean-Benoît à la cantonade. «Et non, tu ne me feras pas taire. Tu vas écouter ce que j’ai à dire, tu vas y réfléchir, et j’espère qu’un jour tu vas réaliser à quel point j’ai raison. Avant d’avoir gâché ta vie, peut-être.» Puis il prend son manteau et, un sourire féroce aux lèvres, il sort du café en regardant droit devant lui.