Où sont les lesbiennes?

Journaliste « lesbienne »

Julie Vaillancourt
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Julie Vaillancourt

Alors que nous célébrons le 35e anniversaire du magazine, j’aimerais revenir sur mes coups de coeur et coups de gueule, à titre de journaliste pour Fugues. 

Mes premières collaborations remontent à 2008. Il y a plus d’une décennie, le regard social sur l’homosexualité était différent. Bien sûr, il était plus rose qu’en 1910! Les Outgames avaient fait leur passage dans la métropole et les premiers mariages entre couples de même sexe au Québec étaient encore jeunes. Période d’effervescence pour la visibilité et les droits LGBT, certes, la société affichait encore des regards préjudiciables. Ayant étudié les mouvements LGBT pionniers, écrire pour Fugues me rendait fière et s’inscrivait dans la continuité de mon parcours, où je pouvais explorer le militantisme LGBT contemporain, dans le milieu communautaire québécois. Il y avait une certaine fierté à participer au rayon-nement de cette « sous-culture », dans le sens marginal et positif du terme, qui s’assume et revendique, dans un monde hétérocentré. Il y a près de 11 ans, lorsque je disais que j’étais journaliste pour Fugues, la majeure partie des gens (donc hétéros) répondaient:
 
«Je ne connais pas. C’est un magazine LGBT. » (silence, syno-nyme d’un malaise qui pourrait se traduire par l’une ou l’autre des deux questions, pas nécessairement verbalisées: 1) C’est quoi LGBT? 2) Es-tu L..Lesbienne?)  Le magazine est distribué gratuitement à Montréal. Tu vas trouver, y’a des beaux gars dessus!
 
Loin d’être la meilleure, ma tactique d’évoquer «les beaux gars» vise à détendre l’atmosphère. Puisque je m’adressais, en général, à des hétéros, hommes et femmes, je remarquais que cette tactique ne faisait que «mêler» mon interlocuteur. Si j’aimais les femmes, pourquoi écrire dans un magazine avec des «beaux gars»? C’est là, voyez-vous, que le concept de sous-culture prend tout son sens. Les hétéros ne semblaient pas comprendre (ou n’étaient probablement pas au courant) que, jadis, dans la lutte pour les droits des gais et lesbiennes, hommes et femmes s’étaient alliés, pour porter leurs revendications communes, en lien avec la cause homosexuelle. Ceci générera des «outils militants et visibles», le Fugues étant l’un d’eux. Les femmes, bien que présentes et visibles dans le ma-gazine (pas autant que certaines le voudraient, j’entends vos plaintes), ne se retrouvent que très rarement sur la couverture, ce qui n’est, entre autres, que plus symptomatique de notre société phallocratique. Écrire pour Fugues, c’est aussi se faire demander s’il faut: «Obligatoirement être lesbienne pour y écrire.» Pour répondre, à cette question pelure de banane, il n'est pas obligatoire de valider notre orientation   sexuelle avec notre NIP quand on dépose notre chèque de paye à la banque. Je répondrai que, comme toute chose, il va s’en dire que si tu n’as aucune connaissance et aucun intérêt pour un sujet, mieux vaut garder ta plume dans ton tiroir. Aussi, il faut faire des recherches, s’intéresser au sujet, au milieu. C’est comme dire que: tu es vendeur automobile, mais que tu n’as jamais conduit de ta vie ou passer le permis… Gageons que sur la question du feeling de la conduite, tu ne pourras guider l’acheteur. Me suivez-vous? Pour être journaliste, première règle, faut savoir écrire. Deuxièmement: faut savoir faire des recherches, écouter et être curieux. Quand vous êtes journaliste LGBT, en général vous avez des connaissances du milieu LGBT. C’est la même chose pour un journaliste politique, économi-que, économique, arts, culinaire, il doivent tous connaitre leur sujet, qui, habituellement, suscite leur intérêt. Sinon, ça ne fait aucun sens. 
 
Bien sûr, certaines entrevues sont plus agréables que d’autres. Ceux qui vous font revivre les moments les plus touchants de leur vie, ouvrent la porte de leur coeur, sont rares, mais on ne les oublient pas. Ce fut le cas de René Leboeuf et Michael Hendricks, premier couple gai du Québec, unis par les liens du mariage. À l’occasion de leur 10e anniversaire, ils m’invitèrent chez eux pour l’entrevue. Ce qu’ils ne savaient pas c’est que, 10 ans plus tôt, le 1er avril 2004, au Palais de Justice de Montréal, c’était ma mère qui avait officialisé leur mariage. Mémorable. Difficile d’égaler une rencontre aussi magique et humaine. Interviewer des «vedettes», lorsqu’elles sont tout sauf prétentieuses, nous rapproche de leur humanité. La chanteuse britannique Joss Stone, tasse de thé à la main en « pantoufles », rencontrée en été devant Radio-Canada, était l’un des plus beaux exemples. Lors d’entrevues téléphoniques où vous n’avez que dix minutes pour une myriade de questions (pas toujours  évidentes, en lien avec l’orientation sexuelle), Tegan (sans Sara), fut l’une des plus articu-lées. Je me rappellerai de ma conversation télépho-nique de mai 2013 avec Nicola Sirkis d’Indochine, alors que ma blonde pleurait à chaudes larmes à l’écoute de son idole de jeunesse. Il est d’autant plus gratifiant de constater le parcours de gens de notre communauté qui, au quotidien, sans nécessairement être sous les projecteurs, continuent leur militantisme. Je pense à mon premier portrait pour Inter-vues, en 2009: Nathalie Di Palma. Dix ans plus tard, elle est toujours au micro de Lesbo-sons! Je pense aussi à Julie Lemieux, récemment interviewée en février 2019, l’une de mes plus longues et plus drôles entrevues. Je pense à Martine Roy, pour cette édition-ci. 
 
Bien sûr, en 35 ans les temps changent. Si le web modifie la façon dont on consomme les magazines imprimés, l’écrit journalistique continue de mettre en scène les visages du militantisme LGBT et une tangente demeure: la tête et le coeur doivent travailler de pair.