Place au Village

Du «boom» à la transformation actuelle

André-Constantin Passiour
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Yvon Jussaume, Michel Gaboury, Denis Brossard

La revue que vous tenez entre les mains fête ses 35 bougies ce mois d’avril ! Il en a coulé de l’eau sous les ponts depuis 1984, année où le Fugues fut fondé. Mais à quoi ressemblait le Village à cette époque ? À l’instar de Greenwich  Village, à New York, certains avaient décidé de baptiser ce secteur le «Village de l’Est», puis il devint le «Village gai» pour finalement aboutir simplement au «Village» aujourd’hui. Un peu comme le nom de la Société de développement commercial (SDC) du «Village». Même si certains, comme Yvon Jussaume (aujourd’hui propriétaire du Lounge L’Un et L’Autre) ou Bernard Rousseau (anciennement copropriétaire de Priape de 1979 à 2007) y étaient avant que le nom lui soit accolé.  Depuis 35 ans, le Village a connu de nombreuses phases de développement, de ralentissement, puis de transformation, comme maintenant.

Et il ne faut pas se laisser berner par des locaux à louer sur Sainte-Catherine Est, d’autres secteurs de la Ville en souffrent autant. «Il y a plus de locaux vides aujourd’hui, c’est vrai, qu’il y en avaient à l’époque. Mais je suis confiant pour l’avenir. Il faut s’adapter aux nouvelles réalités», dit Yvon Jussaume, le propriétaire du bar La Boîte en Haut (de 1975 à 1993), le copropriétaire, avec André Bergeron, de l’auberge Sir Montcalm (depuis 2003) et propriétaire du Lounge L’Un et L’Autre (depuis 1987).  
 
«En 1975, le quartier était moche, ce n’était pas rénové, mais le fait est que les loyers étaient très abordables, poursuit Yvon Jussaume. À cette époque, j’étais tout seul, le quartier gai était dans l’Ouest de la ville. Puis, les rumeurs voulaient que le maire Jean Drapeau désirait que les bars gais déménagent vers l’Est, parce que cela donnait une mauvaise image du centre-ville aux touristes. Il y avait de temps en temps des descentes dans les bars de l’Ouest. 
 
Le cœur de la communauté gaie battait, effectivement, dans le centre-ville aux alentours des rues Stanley et Peel, principalement, avec des bars et clubs tels que le Limelight/Le Jardin, L’Apollon, Chez Jean Pierre, la Bellevue, le Mystique et le Garage, pour ne nommer que ceux-ci. On peut ajouter aussi le très populaire Sauna 456, sur la rue de La Gauche-tière Ouest. 
 
Entre temps, Priape s’installe sur Sainte-Catherine (en 1975) après avoir été sur De Maisonneuve [durant un an]. Nous étions encore dans les années 1970. «Mais à un certain moment, en six mois, plusieurs bars ont ouvert leurs portes, le 1681, Les 2 R, le Max (avec Paul Haince), etc. C’est comme ça que le Village a véritablement commencé,» commente Yvon Jussaume. Ainsi, dans les années 1970, il n’y avait que la Boîte en Haut, où l’on retrouvait des spectacles de chan-teurs et chanteuses, entre autres, la Taverne de Montréal et la Taverne Bellevue. Le sex shop Priape, avec Robert Duchaine, Claude Le-blanc et Bernard Rousseau, s’établit sur la rue Sainte-Catherine une 2e fois, après que le commerce eut été la proie des flammes en 1975 (à l’endroit où est l’actuel parc de l’Espoir). «À l’époque, toute l’action «gaie» était dans l’Ouest de Montréal, se rappelle Bernard Rousseau. Nous avions repéré un local sur la rue Stanley, mais le coût [du loyer] était prohibitif et nous avons décidé de ré-ouvrir Priape au 1661, rue Sainte-Catherine Est.»
 
En quelques années, les clubs et les commerces se succèdent en ayant pignon sur rue sur la Sainte-Catherine. Après le Max, ce fut au tour du K.O.X. de Bruce Horlin de s’établir sur la rue Montcalm à l’angle de René-Lévesque Est. Sous l’impulsion de Bernard Rousseau, en association avec trois autres personnes, le Cinéma du Village (l’actuel Théâtre National) voit le jour pour présenter, d’abord des films à thématiques gais, puis des films érotiques et ce, de 1984 à 1993.
 
Drugstore
 
«Ce qui a fait déménager les gais de l’Ouest vers l’Est, ce sont définitivement les loyers moins chers. Je me demandais si ça allait marcher. Mais on voyait que les gais voulaient se créer un endroit sécuritaire pour ne pas se faire battre et harceler parce qu’être gai, à cette époque, c’était mal vu. C’est ainsi que le Village est né, de cet esprit de vouloir un espace plus sécuritaire aussi», affirme, pour sa part, Michel Gadoury, propriétaire du Stud depuis 1995 et propriétaire du bar Studio 1 (ouvert en 1976 à l’angle de Metcalfe et Sainte-Cathe-rine ainsi que du Sécurité Maximum, au coin de Saint-Hubert). 
 
«À l’époque, il y avait un véritable boom, un développement sans précédent dans ce secteur, il y avait beaucoup d’activités, des bars, des partys, des restos, c’était très vivant», évoque pour sa part Denis Brossard, le président de la SDC du Village depuis sa création en 2005 et copropriétaire du Cabaret Mado.Plusieurs facteurs joueront en faveur du Village au cours des décennies des années 1980 et 1990. «De façon différente, deux événements ont été très importants pour le Village, Divers/Cité et son défilé, et le BBCM avec le Black & Blue, ces deux activités ont contribué à mettre le Village sur la «map» et à attirer les touristes américains et d’ailleurs dans le monde», estime Denis Brossard. 
 
Ajoutons à cela qu’ milieu des années 1990, un programme de rénovations de commerces (POC) est initié par le conseiller municipal Sammy Forcillo, donnant ainsi un coup de pouce aux entrepreneurs afin d’embellir et moder-niser leurs locaux et façades. 
 
boules vue du Pont Jacques Cartier
 
Chose qui ne s’était pas vue auparavant, on va s’orienter vers le développement d’un nouveau style de commerces : les complexes! Bernard Rousseau et d’autres associés ouvrent «Le Bloc» (sur Sainte-Ca-therine, 1986-1992) qui comprendra un café, une librairie, un fleuriste, etc. Dans la même foulée, d’une petite taverne, Normand Chamberland va agrandir la Taverne du Village pour en faire Le Drugstore, édifice aujourd’hui abandonné au coin de Panet. Bâtisse par bâtisse, Chamberland entreprendra les expansions successives pour ouvrir le Complexe Bourbon, dès 1992, qui abritera dans ses belles années, un hôtel, des restaurants et le légendaire bar La Track. Sans entrer dans les détails, le Bourbon connaîtra la gloire puis le déclin pour être démoli à l’hiver de 2018 après avoir été laissé à l’abandon durant quelques années.
 
Comment pouvait-on oser de tels complexes et y drainer une telle clientèle? Le tourisme!  «J’ai vécu la naissance de la Chambre de commerce gaie, de l’ACPV (l’Association des commerçants et professionnels du Village) et de la SDC du Village, souligne Yvon Jussaume. Avec Jean-François Perrier, on a travaillé sur un «comité tourisme» qui avait été mis sur pied par Charles Lapointe de Tourisme Montréal pour mettre l’emphase sur la niche gaie et ainsi attirer les touristes. Ça aussi a fait grandir le Village. Il faut aujourd’hui continuer ce travail, il ne fallait pas l’abandonner, je trouve que les intervenants n’ont pas été assez tenaces sur ce dossier.» 
 
Ce que l’ACPV avait commencé à structurer, la SDC du Village le poursuivra et le consolidera juste un an avant la tenue des tout premiers Outgames Mondiaux, à Montréal, en 2006. La métropole verra arriver plusieurs milliers d’athlètes LGBT durant ces jeux et le Village organisera sa première piétonisation qui durera 10 jours ! Par la suite, l’événement estival Aires Libres fait son apparition permettant aux commerçants d’établir des terrasses et à la population de déambuler et ce, durant toute la saison estivale. 
 
 
bernard brousseauLe Village victime de son succès et de l’avancée des droits LGBT? 
Tous les interviewés le disent, le Village est en transformation. Fruit du labeur acharné à vouloir que les droits LGBT soient reconnus, la jeune génération peut maintenant se rencontrer dans divers quartiers de la ville sans sentir de discrimination et n’a plus besoin du «refuge» qu’était autrefois le Village», comme le souligne Denis Brossard. 
 
Mais il n’y a pas que cela. Internet, les sites et les applications de rencontres font que les bars et les restaurants ne sont plus nécessaires pour rencontrer d’autres personnes LGBT dans la quasi clandestinité. «L’émergence d’internet a changé toute l’industrie du commerce de détail et continue de le faire encore aujourd’hui», dit Bernard Rousseau
 
Tout ce beau monde s’entend pour dire que l’augmentation des loyers et taxes municipales font mal au quartier. «On ne peut pas payer un loyer qui se situe entre 25$ et 35$ du pied2 comme maintenant, à la fin de l’année, il ne reste pas grand-chose aux commerçants. L’avenir, ce sont les jeunes qui le font et on ne pourra pas attirer de jeunes entrepreneurs avec de tels loyers, il va falloir que quelqu’un fasse quelque chose !», d’affirmer Michel Gadoury. 
 
Denis Brossard déplore l’inaction de la Ville en matière de locaux vacants : «La Ville doit agir immédiatement  pour régler cette question parce qu’on n’encourage ni les commerçants ni les jeunes, la Ville doit prendre des mesures concrètes pour forcer/inciter les propriétaires fonciers à louer leurs locaux qui, bien souvent, demeurent vacants durant des années parce qu’inabordables… À moins de faire partie de la famille Starbuck-McDonald’s».
 
Le Village n’est pas fini ! «Le Village est en transition actuellement et le rôle de la SDC du Village devient encore plus important, estime Bernard Rous-seau. La fermeture saisonnière de la rue Sainte-Catherine est un beau succès et ce sera tout un défi de trouver une signature qui aura autant d’impact que les Boules Roses [installées en mai 2011] de Claude Cormier pour Aires Libres, mais tout est possible. Il est certain que le «ghetto gai» du passé est mort et enterré. Les prochaines années se feront évidemment sous le signe de la créativité festive et de l’inclusion. J’ai bon espoir que le Village se réinvente! Place aux jeunes!» «Je crois toujours au Village. Sinon, je n’aurais pas fait l’acquisition de l’édifice au coin de Papineau [qui abrite le Stud], continue Michel Gadoury. Le Village se transforme. Il faut que les jeunes arrivent avec de nouvelles idées, de nouveaux concepts et qu’ils prennent la relève. On le voit déjà avec le succès du Renard  et de La Graine Brulée. Qu’il y en ait d’autres, c’est ce que je souhai-te de tout cœur !» 
 
«L’avenir, selon moi, augure bien, renchérit Yvon Jussaume. Mais il faut s’adapter, il faut réagir rapidement, plus que par le passé. Le Village se transforme, il y aura le (re)dévelop-pement de Radio-Canada, il y a déjà le CHUM en périphérie du Village, il y aura la construction d’autres édifices à condos qui vont amener de nouveaux résidents dans le quartier, etc. Cela restera le Village, mais il aura un visage différent…»
 
Le Renard